Carnet terminé #3
De l'espace suspendu à la fin d'un cycle. (juillet/décembre 2025)
En juillet dernier, après avoir terminé mon ancien carnet1, je décidais d’agir en adulte responsable et d’utiliser un ancien carnet, acheté à Muji lors d’un voyage à New York il y a quelques années et jamais utilisé, plutôt que d’en acheter un nouveau. Je voulais essayer les pages blanches donc ça tombait bien, bien que je déteste les carnets à spirales. J’ai collé cette image trouvée dans un vieux livre de brocante, et c’était l’heure de customiser ma page d’ouverture – une tradition que je chéris tout particulièrement.
Tout en sobriété, je me suis contentée de coller cette phrase italienne signifiant l’aube est toujours neuve. Je savais déjà que dans ce carnet se jouerait un renouveau.
Comme je l’ai écrit dans un article précédent2, j’ai passé une grande partie de cette moitié d’année dans le train. J’y ai écrit ce petit poème, “Sans moi”, et un autre que je ne vous montre pas. C’est dans le train que j’écris le plus de poèmes, dans cet espace hors-temps, hors-lieu, qui favorise l’escapade artistique.
C’est aussi l’espace parfait des petits projets obsessionnels : je pense beaucoup, peut-être un peu trop, à ce rêve de créer un magazine littéraire qui m’anime depuis des années. En classe préparatoire, déjà, je passais un de mes cours de littérature, d’histoire ou de géographie (qui sait ?) à créer la maquette d’un magazine artistique :


Maquette certes peu prometteuse mais qui permet d’illustrer la constance de certains de mes projets. Avec cette newsletter, c’est déjà un pas de plus vers la création de quelque chose d’encore plus concret, dans un lointain futur.
Si j’adore le train, je me suis vite rendue compte que je détestais les pages blanches. Dans une tentative d’apprécier davantage ce carnet, j’ai donc collé, pendant quelques pages, des feuilles lignées afin de retrouver un peu de mon confort d’écriture.
Je me suis aussi replongée dans le scrapbooking et le dessin – toujours, évidemment, dans le train :
Au milieu de ce vrac mental, très représentatif de la désorganisation de ces quelques mois, plusieurs pages étonnent par leur esthétisme. Dans une enquête sur la signification du nombre 12, je prends des notes sur l’arcane XII du tarot et ses différents symboles. Cela faisait quelques semaines que mon exemplaire du Pendu se décollait du mur de ma chambre, restant penché vers la droite.
Quelques jours plus tard, la lune devenait rouge :
Tout de suite après avoir pris ces notes, je sors passer du temps avec A à qui je parle de ce rituel. Le lendemain, elle me raconte avoir pris le temps d’en effectuer toutes les étapes et avoir adoré ce rituel du dimanche soir – toutes les excuses sont bonnes pour encourager chaque personne de mon entourage à utiliser un carnet.
Fin septembre, dans l’avion, j’utilise le mien pour écrire un poème :
Après deux vols, j’arrive enfin en Pologne pour participer à un colloque international sur Rachilde, une autrice décadente au centre de ma thèse.
Si vous voulez suivre mes aventures en Pologne, j’ai fait un vlog de ce long weekend :
Comme toujours, j’utilise aussi mon carnet pour planifier et scripter mes vidéos Youtube. Cette semaine-là, je prends des notes pour une vidéo sur Georges de Peyrebrune3, autrice de la fin du XIXe siècle dont je viens de terminer le roman Gatienne.
Dans la foulée, je prépare une vidéo intitulée “13 livres obscurs pour l’automne” avec mes recommendations de livres sombres, étranges et un peu violents. J’ai adoré préparer cette vidéo, ainsi que sa version hivernale : “13 lectures pour hanter votre hiver”.
Au milieu des scores de Skyjo qui font légion, je continue d’écrire et de planifier des romans. Je prends ici quelques notes sur mon prochain projet romanesque, au titre provisoire “Dans la forêt” (le vrai titre sera bien meilleur, ne vous inquiétez pas). C’est un roman d’horreur centré sur une relation lesbienne et j’ai très, très hâte de commencer à l’écrire – pour l’instant, je réfléchis beaucoup à sa forme, et à comment mêler cohérence narrative et littérature expérimentale dans un seul et même texte (et surtout dans un long format).
Je laisse aussi de la place aux mots des autres – ici le poème “How to live” de Todd Dillard et des notes prises lors d’une conférence organisée par M-L. Je note notamment le titre Ungrievable lives de Judith Butler, autrice du célèbre Gender Trouble.
Et puis, à côté d’un énième poème, mes coups de cœur culturels de l’automne :
Je n’ai jamais tourné cette vidéo de favoris, donc je prends cette lettre comme une occasion de broder sur les œuvres qui ont fait mon automne.
Pierrot fin-de-siècle est un livre de Jean de Palacio (spécialiste du mouvement décadent) centré sur la figure de Pierrot… à la fin du XIXe siècle. Palacio a un style très fluide qui rend tout très simple, il est donc parfait pour aborder des textes plus théoriques sur la littérature décadente. J’ai adoré ma lecture et en apprendre davantage sur l’évolution du personnage de Pierrot, de Pierrot blanc à Pierrot noir, et tout ce que cette évolution dit sur celle des mœurs et de la société.
Le Dessous est un roman de Rachilde4 dont j’ai entendu parler grâce à une doctorante rencontrée au colloque de Pologne. Elle a d’ailleurs préfacé une édition du livre qui est depuis quelques jours disponible en pré-commande (le lien ici). Le roman suit Marguerite, jeune fille habitant dans une ville polluée par les pratiques d’assainissement de la ville de Paris. Elle y rencontre un anarchiste et en tombe amoureuse. C’est un livre très drôle, et dont j’ai beaucoup aimé le dénouement (révolutionnaire à sa manière).
Gatienne est un roman dont j’ai parlé dans ma vidéo sur Georges de Peyrebrune : on y suit Gatienne, convoitée par deux frères et agressée par l’un d’eux, qui refuse de se marier avec ce dernier malgré la perte de son hymen. Elle refait sa vie ailleurs mais lui ne cesse de la hanter, jusqu’à ce qu’elle se décide enfin à se venger. C’est un roman de mœurs avec des sous-tons de romantisme noir et c’est très réjouissant à lire — je l’ai tout simplement dévoré.
Je n’ai toujours pas terminé le tome 1 des Chefs-d’œuvre de Junji Ito, que je prends plaisir à lire petit à petit pour en apprécier chaque histoire. Par contre, j’ai fini Daughters of Decadence, anthologie de nouvelles décadentes britanniques qui m’a permis de découvrir un florilège d’autrices décadentes inconnues.
Côté films et séries, trois coups de cœur ont fait mon automne :
Lamb est un film du réalisateur islandais Valdimar Jóhannson, dans lequel un couple adopte un enfant (comment dire ?) étrange trouvé dans leur ferme. C’est un film surprenant, très drôle mais aussi plein de références mystiques. J’ai particulièrement aimé la scène dans laquelle la mère place une couronne de fleurs sur le front de son “enfant”, faisant écho à la scène du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare où Titania couronne le front d’âne de Bottom. C’est une scène qui dit l’amour aveugle des parents, enchantés peut-être comme l’est Titania dans la pièce, ou au contraire plus clairvoyants que n’importe qui car capables de penser au-delà de la séparation entre humain et animal, voire au-delà de la notion construite de “monstre”. Plus généralement, c’est un film sur le rapport de la société moderne à la nature, la nécessité de la retrouver où qu’elle soit sans pour autant abuser de ses dons — car ses dons le sont-ils vraiment ?
Natural Born Killers est un film assez spécial, puisqu’il critique violemment la société étasunienne des années 1990 tout en en réutilisant les codes. Il s’en prend à la publicité, au divertissement, aux fans de true crime et à la rapidité consumériste de la société capitaliste. On y suit un couple de tueurs en série qui parcourent les États-Unis, tuant toute personne se trouvant sur leur chemin. Au milieu du chaos et de la violence, c’est aussi un film qui s’attache à montrer la tendresse d’un amour, et surtout la possibilité de la tendresse pour des personnes brisées par des traumatismes d’enfance.
Cet automne, j’ai enfin décidé de regarder l’intégralité d’American Horror Story, la série culte de Ryan Murphy. J’ai particulièrement aimé la saison Roanoke, dans laquelle le réalisateur reprend les codes des reportages de true crime pour tisser une histoire de maison hantée, de sorcières et de malédiction forestière.
Pour la musique, deux coups de cœur : la chanson “Ils me rient tous au nez” de Théodora (qui depuis semble faire l’unanimité) et l’album de Stevie Nicks, The Wild Heart, que je suis allée écouter suite à la saison d’American Horror Story sur les sorcières (coup de cœur absolu pour Misty Day ♡).
Enfin, deux artistes plastiques, Kay Nielsen et Welderwings :
En parlant d’art, j’ai évidemment profité de mon carnet pour créer un poème visuel :
La poésie visuelle (que ce soit de la blackout poetry, du collage ou du découpage) est une forme que j’adore pratiquer et avec laquelle je ne me lasse pas d’expérimenter. À ce propos, j’ai récemment ouvert un compte sur Kofi (un site qui permet aux créateurs d’être soutenus financièrement par des dons) où j’ai découvert que l’on pouvait tenir une boutique en ligne, et ce très simplement. J’y ai mis mon recueil de poèmes Valses étranglées, soupirs argentés, toujours en téléchargement gratuit mais qui peut aussi être acheté à prix libre (merci aux personnes qui l’ont déjà acheté !). Mais j’ai aussi pour projet d’y vendre des impressions de mes poèmes visuels, quelque chose que j’ai toujours rêvé de faire et qui me semble à présent à portée de main. Je n’ai pas encore mis ça en ligne sur la boutique mais cela ne saurait tarder.
Décembre 2025 a par ailleurs été le mois où j’ai pris l’habitude de faire des fiches de lecture :
Je prends ainsi des notes sur les livres que je lis, sans avoir de catégorie précise à remplir, simplement pour avoir un endroit où développer mes idées et mes interprétations. Je l’ai fait pour Lapvona, un roman d’Ottessa Moshfegh que j’ai absolument adoré5 ainsi que pour Mercies, recueil de poèmes d’Anne Sexton6 :
En cette fin d’année, j’ai laissé ma petite cousine signer mon carnet et j’ai lu L’Œil invisible d’Erckmann-Chatrian, nouvelle recommandée par ma grand-mère d’un auteur de la fin du XIXe siècle que je ne connaissais absolument pas. J’ai été très agréablement surprise par ce texte, qui me donne envie de découvrir le reste de son œuvre.
En fouillant dans les papiers de ma grand-mère, j’ai trouvé par hasard cet article de journal aussi piquant qu’intéressant, que j’ai donc décidé de garder dans son entièreté :
Enfin, j’ai aussi décidé que j’allais garder, à la fin de chaque carnet, un catalogue des livres lus pendant l’utilisation dudit carnet, afin de mieux me repérer lorsque je cherche certaines notes ou citations dans mes journaux précédents :
J’y ai aussi relevé deux titres que j’ai plus qu’envie de lire : Nous parlons depuis les ténèbres, une anthologie de nouvelles horrifiques écrites par des autrices contemporaines (tout ce que j’aime) et L’Araignée pendue à un fil, recueil de textes de femmes surréalistes, dont le titre m’intrigue et m’attire.
Voir Carnet terminé #2.
À voir ici : La littérature révoltée de Georges de Peyrebrune.
Si vous ne savez pas qui est Rachilde, je vous renvoie vers mes vidéos à son sujet : Rachilde et la question du genre et Trois livres de Rachilde.
Voir ma vidéo : Lapvona : déni, rêve et réalité.
Voir ma vidéo : Entre vie et mort : La poésie d’Anne Sexton.
























J’adore ce format. Merci pour ce partage. 🌞
J’ai particulièrement apprécié les citations sur le Pendu et le Monde. Est-ce possible d’en connaître la(es) source(s) ? 🌻
Very aesthetically pleasing