[ÈBE .1] Pensées passantes d’une pensante passante
Ces derniers temps je passe des heures entières dans le train.
J’y croise des visages amochés, des ombres hurlantes qui s’écrasent contre ma fenêtre (je choisis toujours le siège côté fenêtre, on ne sait jamais, je pourrais avoir besoin de m’échapper), des bruits parasites et des odeurs infâmes. J’y croise des yeux vitreux et quelques sourires. J’y croise mon reflet, souvent, trop souvent.
J’ai toujours aimé le train, les transports en général. L’impression de rouler au-dessus du temps, dans un espace flou où le temps même n’existe pas. C’est comme un présent : tiens, le voilà le temps qui te manquait tant, ne le lâche pas ce temps-là, il n’est là que pour toi. Dans le train je m’accroche au papier : un livre, un carnet. Ce soir j’écris sur un écran blanc. Une nouvelle fenêtre où laisser s’écraser les ombres.
et parfois dans le ciel gris tout devient noir
Fragment écrit à la volée en marchant vers la gare. Le ciel était orange et les bâtiments blancs.
et parfois dans le ciel gris tout devient noir
et parfois dans le ciel noir tu deviens mauve
un rire éclot, bohème, pour les supprimer tous
je n’ai pas vu tes yeux depuis vingt ans déjà, mais
contre la vitre, là, ils me guettent tout bas —
je sais que tu es là
*
j’ai cherché les lumières de la ville endormie
j’ai cherché dans la ville — disparu, ton parfum
d’aubépine ou de rose je ne m’y connais pas je ne connais que toi
*
j’ai vu le temps passer comme un oiseau migrant, je
n’ai pas trouvé la lune : j’étais seule, j’étais nue
au milieu des oiseaux morts et des lumières éteintes
Les yeux tournés vers le ciel noir je vois des corps qui s’affaissent des ongles qui s’accrochent des passants qui crient qui crissent contre le verre trempé je vois la fumée qui s’échappe des vastes cheminées c’est comme si le temps s’était cristallisé dans une vaine éternité. À côté de moi il y a quelqu’un qui lit que je ne reverrai jamais.
Je me souviens d’un voisin de train, une dame, 70 ans peut-être. Je prenais le train de midi, vers Paris peut-être. Je n’avais rien pris à manger et Dieu sait que la faim jamais ne me sied. Cette femme à qui j’avais dit bonjour peut-être (tout est flou et j’abuse des peut-être) m’a proposé une madeleine et un carré de chocolat. Je n’aime pas le chocolat (je fais partie de ces gens-là). J’ai pris la madeleine et le chocolat et je me suis dit que tout n’était pas perdu dans ce monde affreux. Je suis descendue à la gare et je ne l’ai plus jamais revue. Est-ce qu’en prenant dans son sac deux madeleines et deux carrés de chocolat elle pensait à celle qui, le ventre vide, s’assiérait à côté d’elle ? Est-ce qu’elle pensait à elle ou pensait-elle à moi ?
J’ai passé les 30 premières minutes de ce trajet à remplir les pages de mon carnet. J’y ai écrit entre autres une citation du livre que j’ai commencé il y a quelques jours : Gatienne de Georges de Peyrebrune. Dans la deuxième partie du livre elle y décrit un personnage comme étant « un sauvage, un attristé, un poète qui a perdu la rime, un chercheur d’impossible ». Dieu bénisse le jour où les poètes ont perdu la rime.
J’espère ne jamais cesser de chercher l’impossible.
C’était seulement la deuxième ou troisième fois que je voyais ma psy quand elle m’a demandé si je n’étais pas une de ces « chercheuses d’absolu », ou « amoureuses de l’absolu », je n’ai plus la formule exacte et ça va me hanter pendant des mois, enfin elle m’a demandé si j’étais une prêtresse de l’idéal et je vous laisse deviner ce que je lui ai répondu.
Il y a quelques jours j’ai regardé le Alice au pays des merveilles de 1951, puis le film de Tim Burton et son deuxième volet. Trois films en une après-midi. Tout tourne autour de la capacité d’Alice à croire à l’impossible, c’est ce qui fait qu’elle est elle et pas une autre. I once believed six impossible things before breakfast, ou quelque chose comme ça. Peut-être (je recommence) est-ce le moment rêvé pour vous annoncer que je crois à l’existence des fées, un peu à celle des vampires, que je suis convaincue d’avoir un ange gardien, que le 7 et le 13 portent chance, que le grand amour existe et qu’un jour je le sais je vivrai de l’écriture.
Vous êtes-vous déjà demandé ce qui faisait un train, la charpente ou les gens ? Un train qui veille est-il encore un train et suis-je moi quand je dors ? Ne suis-je pas qu’un corps quand mon cerveau s’éteint ? Étant donné la teneur de mes rêves je doute que mon cerveau s’éteigne jamais. Cette nuit je me suis souvenue non pas d’un mais de six rêves. Dans l’un deux quelqu’un s’amusait à arracher les dents de devant de ses amis pour leur faire une blague. Je vous divulgue l’issue : personne n’a rigolé.
Ils se sont alors imaginés la douleur que ce serait de replacer leurs dents dans les trous qu’elles avaient laissé.
Un train sans moi est certes un train mais c’est un train sans drame.





Je trouve ce billet étrangement touchant, très beau et très réel ! Merci !
Merci pour vos mots, ils nous confrontent tant à notre vulnérabilité qu'à notre humanité.