[ÈBE .2] Vivre entre
« il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. » (Virginia Woolf, A Room of One's Own)
Selon Virginia Woolf, une femme pour écrire doit disposer d’une chambre à elle, c’est-à-dire d’un espace qui lui appartient et d’une certaine indépendance financière. Ce n’est que lorsque la femme existe hors des contraintes de sa condition qu’elle peut laisser glisser sa plume. Dans Écrire, Marguerite Duras reprend cette idée de Woolf et explique :
Ma chambre ce n’est pas un lit, ni ici, ni à Paris, ni à Trouville. C’est une certaine fenêtre, une certaine table, des habitudes d’encre noire, de marques d’encres noires introuvables, c’est une certaine chaise. Et certaines habitudes que je retrouve toujours, où que j’aille, où que je sois, dans les lieux mêmes où je n’écris pas, comme les chambres d’hôtel par exemple, l’habitude d’avoir toujours du whisky dans ma valise dans le cas d’insomnies ou de désespoirs subits.1
Ces derniers mois, passés à faire des allers-retours en train2, ont ébranlé mon confort d’écriture. Je me suis persuadée que je n’écrivais rien parce que ce n’étaient que des fragments, griffonnés ou tapés un peu partout et surtout n’importe où, des pages de carnet remplies dans le train puis mon carnet abandonné au fond d’un sac pendant plusieurs jours d’affilée. Des poèmes écrits gardés pour moi, des idées de nouvelles, de romans, mortes avant d’être nées.
En vivant entre deux mondes j’ai senti l’impermanence du mien. Chez L, je n’avais pas mes images étranges collées au mur, mes cartes de tarot, mes objets hantés, mes bougies et mes anges. Ma chambre à moi, là-bas, c’étaient des pages oubliées et un ordinateur fermé. Aujourd’hui je regarde le chaos de ces derniers temps et je réalise que je n’ai jamais vraiment cessé d’écrire. Car même sans espace à moi il me restait ma solitude :
La solitude de l’écriture c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas, ou il s’émiette exsangue de chercher quoi écrire encore. (Duras, Écrire)
Ma chambre ce n’est pas un mur, un bureau ou une chaise. Ma chambre c’est un cocon de temps que je prélève à l’envie dans le grand temps du monde, ma chambre c’est du temps volé pour moi, pour écrire. Ce sont des vers griffonnés en marchant dans les notes de mon téléphone. Ce sont des idées mises, pour plus tard, sur le papier. Ce sont des heures passées à créer, en arrière-plan, dans cet espace magique de mon cerveau où tout se fait et se défait en même temps que je vis. Ma chambre ce n’est pas un mur et écrire ce n’est pas qu’écrire. Écrire c’est même souvent ne pas écrire : car je cogite, tout le temps, beaucoup, et lorsqu’enfin je me mets à écrire les mots me viennent tous seuls, ils glissent comme des ombres, déjà tout prêts et tout formés par mon inlassable pensée. C’est pourquoi je me corrige très rarement, c’est pourquoi les poèmes sortent d’une traite, c’est pourquoi je retarde le moment où je me pencherai sur la révision de mon recueil de nouvelles – car, corriger, je ne l’ai jamais vraiment fait.
Enfant je rêvais souvent que ma maison brûlait. Je devais alors me précipiter pour sauver un objet sacré, celui qui entre tous était essentiel, irremplaçable, absolument nécessaire. Dans un de ces rêves je ne sauvais rien de moins qu’un gobelet bleu en plastique. Je réalise pour la première fois, au moment où je l’écris, qu’un gobelet contient de l’eau, et que l’eau éteint le feu. Ce qui me paraissait être un choix absurde, inexpliqué, apparaît aujourd'hui comme significatif de tout un pan de ma personnalité, celui qui face à un problème éteint sa peur et cherche une solution rationnelle. Si ta maison brûle, sauve un verre d’eau.
Dakota Warren est une influenceuse slash autrice, présente sur Youtube et Substack. Elle dit souvent écrire de Nowhere, de nulle part :
NOWHEREISM: Existing in the state of Nowhere. A belief system. A ritual. A revolt. A research method. A survival strategy. The act of choosing the unknown instead of the expected. An exercise in fleeing what you’re supposed to be in order to become what you are.
Écrire de nulle part pour se libérer du “quelque part”, écrire de partout pour se libérer de la chambre, ou plutôt construire sa chambre partout, la porter avec soi, devenir chambre.
“Devenir”, c’est sans doute d’abord changer : ne plus se comporter ni sentir les choses de la même manière ; ne plus faire les mêmes évaluations. Sans doute ne change-t-on pas d’identité : la mémoire demeure, chargée de tout ce qu’on a vécu ; le corps vieillit sans métamorphose. Mais “devenir” signifie que les données les plus familières de la vie ont changé de sens, ou que nous n’entretenons plus les mêmes rapports avec les éléments coutumiers de notre existence : l’ensemble est rejoué autrement.
Il faut pour cela l’intrusion d’un dehors : on est entré en contact avec autre chose que soi, quelque chose nous est arrivé. “Devenir” implique donc en second lieu une rencontre : on ne devient soi-même autre qu’en rapport avec autre chose.3
En vivant entre deux mondes le mien a changé : plus chaotique, moins défini, et en cela plus libre. Je laisse la création venir à moi et parfois je ne crée pas. J’apprends à intéroriser ma chambre d’écriture afin de l’avoir partout avec moi, à ne pas m’accrocher de toutes mes forces à un espace qui n’est pas tout à fait moi.
Je sors de ma chambre qui était une cage et j’essaie de voir jusqu’où je peux l’étendre. Je trouve mon écriture dans des moments qui ne l’appellent pas, entre des murs un peu trop blancs, quand le soleil cogne trop fort sur ma rétine ou quand le vent ne s’entend pas. Je n’ai jamais autant écrit que depuis que je m’ennuie.
Il n’a fallu qu’un baiser pour détruire ma philosophie de vie.
Et à présent j’écris.
Les premières pages d’Écrire sont disponibles ici, je vous recommande vivement de les lire pour ce qu’elles disent du lien entre solitude et écriture.
François Zourabichvili, “Qu’est-ce qu’un devenir, pour Gilles Deleuze ?”.






Passionnant et magnifique à lire, c'est un état d'être et de création que je dois encore apprendre, apprivoiser davantage. Pour l'instant il m'est difficile d'écrire si certaines conditions ne sont pas réunies, mais j'expérimente et quelques fois cela me donne des fruits étranges mais merveilleux... Merci d'être toujours aussi inspirante !
Magnifique texte, qui est très touchant. Je dois avouer que j’ai l’habitude d’écrire un peu partout, malgré que ma pratique soit beaucoup moins quotidienne. Tout doucement, j’y reviens. Lire ton texte m’a fait beaucoup de bien, alors merci.