[ÈBE .4] Trouver l'équilibre
ou le funambulisme de l'écriture.
C’est en 1955 que Jean Genet écrit Le Funambule, poème en prose mais surtout déclaration de son amour pour Abdallah Bentaga, jeune acrobate de 19 ans. Quelques années plus tard, ayant subi une chute qui l’empêche de pratiquer son art, Abdallah se suicide. On est en 1964 quand, “seul et désespéré, entouré des livres que Genet lui avait dédicacés, il s’ouvre les veines.”1
Le Funambule, après sa dédicace “Pour Abdallah”, s’ouvre ainsi :
Tu aimeras ton fil. Tu aimeras ton équilibre plus que tout au monde mais tu ne pourras jamais le dompter, il t’échappera sans cesse, se nourrira de toi.
Il n’y a pas d’équilibre sans lâcher-prise.
Pendant des années, j’ai cherché l’équilibre. J’ai passé mes années d’études obsédée par mes carnets2, à essayer telle et telle page de bullet journal qui me rendrait infailliblement productive, à mettre en place des routines et à échouer misérablement, à tenter d’écrire de façon consistante puis à me retrouver dans un même cycle infernal d’inspiration–extinction. Je planifiais des romans, écrivais rageusement, faisais des plans sur la comète ; puis tout s’éteignait, je me retrouvais vide, lasse, sans aucune raison. Instabilité constante bien plus éreintante que la dépression et son désespoir d’une stabilité (trop) confortable.
Le fil […] aime le sang.
Apprivoise-le plutôt.
Dans ma solitude, j’ai cru apprivoiser mon fil. Je passais mes “jours tristes” dans une solitude infinie, confortable elle aussi, certaine alors de ne vivre aucune perturbation, m’exposant le moins possible au monde qui m’entourait. Le silence m’apaisait.
Dansais-je pour mon image quand je refusais comme une tare toute intéraction humaine ? quand je ne partageais que peu ce que j’écrivais, quand je gardais, égoïstement, mes poèmes bien encrés dans les pages de mes carnets, quand j’inventais des romans sans jamais les coucher sur le papier ? M’inventais-je un moi artiste pour lisser les rebords de mon crâne, pour ne pas voir les fuites et les aspérités ?
À force de m’agrafer les paupières pour ne pas voir les autres, pour ne voir que mon fil, j’ai oublié que tomber fait bien plus mal lorsqu’il n’y a que le sol pour nous rattraper.
Mon image ne dansait plus pour moi : je dansais pour mon image.
Je me contorsionnais pour un rythme, pour un soi qui n’étaient pas les miens. Je me forçais à rentrer quoiqu’il m’en coûte dans une case bien trop étroite sans voir qu’elle n’était pas un miroir mais un tombeau.
La mort de l’ego, ou ego death, est une notion établie par les études mysticistes, dont celles de Daniel Merkur qui la définit comme “une expérience sans image au cours de laquelle il n’existe aucune sensation d’identité personnelle.” Carter Philips en fait un objectif à atteindre, “le renoncement au, le rejet et, enfin, la mort du besoin de se raccrocher à une existence séparée et centrée sur soi-même.”3 Souvent vue comme une expérience résultant de la prise de psychédéliques, elle serait caractérisée par :
Une perte de frontières entre soi et l’autre
Une sensation de ne faire qu’un•e avec l’univers ou une puissance supérieure
Une dissolution de l’espace et du temps
Des émotions intenses de paix, de béatitude ou de terreur
La sensation de mourir et de renaître4
Expérience finalement assez proche de ce que l’on ressent pendant une crise de déréalisation – mais gardons ça pour une autre fois.
Comme Genet le demande : toi, où donc seras-tu ?, moi, où donc étais-je ?
Sûrement pas dans le monde réel.
J’ai toujours un peu fui le monde réel – trop dense, trop bruyant, trop tactile, trop là.
Rien n’était mieux que le silence.
Nécessité d’ordonner tout pour se trouver soi, besoin de classer, trier, nommer, jeter parfois. Couper grossièrement dans la glaise du temps, gagner des minutes pour écrire des vers, gagner du silence pour inventer… quoi ? Si l’imperfection est inévitable alors ça ne peut être ma faute à moi. Si la perfection n’est pas dans le trop ordonné elle doit bien être quelque part. Ce qui est sûr c’est qu’elle n’est pas en moi, ou peut-être qu’elle l’est dans ce genre de soirées-là, quand assise à mon bureau je pense à Genet et écris d’un élan, presque d’une respiration, un texte que je ne pensais pas être en moi. Ma perfection est aussi dans ces soirées où la musique est forte et les sentiments encore plus. Je n’ai pas encore la sagesse d’accepter qu’elle soit dans les moments où je n’écris ni ne vis pas. Dans les instants perdus, dans les nuits sans sommeil, dans l’ennui, dans les pleurs.
De l’écriture ou de la vie, laquelle est un cirque ? Je me souviens d’un trajet en voiture pendant lequel j’étais tombée, par hasard, sur une émission de France Culture sur Kafka. La spécialiste évoquait les journaux d’un de mes auteurs favoris et disait à son propos quelque chose qui ressemblait à ça : Pour Kafka, il n’y a pas de vie sans écriture. L’écriture c’est la vie. Elle parlait de son incapacité à écrire aussi, d’à quel point c’était difficile pour lui, entre le travail de bureau imposé par son père et sa propre impossibilité à lui.
Le simulacre infernal, que ce soit celui de la vie ou de l’écrit, est tout sauf un simulacre. Il n’y a que ça, en réalité : l’écriture et la vie. Quand je ne vis pas j’écris, et quand j’écris je vis aussi.
Ma solitude existait-elle quand je n’écrivais pas ? quand j’écrivais dans le silence, sans rien montrer à personne ? Est-ce que j’écrivais même, l’arbre qu’on ne voit pas tomber est-il vraiment tombé ? L’écriture a-t-elle besoin de témoins, l’écriture a-t-elle besoin de martyrs ? Le mot μάρτυς (martus) en grec ancien signifie “témoin” – il a donné le mot martyr en latin. Le témoin c’est celui qui a vu : c’est le témoin d’un fait, d’un évènement, ou le témoin de Dieu – le martyr. Celui qui a vu, c’est celui qui a rencontré Dieu et qui est prêt à mourir pour lui ; celui qui a vu c’est celui qui a compris qu’il n’y avait rien à voir,que tout venait de lui :
Jésus lui dit : Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui n'ont pas vu, et qui ont cru ! (Jean 20:29)
Jésus lui dit : Si vous ne voyez des miracles et des prodiges, vous ne croyez point. (Jean 4:48)
Alors l'autre disciple, qui était arrivé le premier au sépulcre, entra aussi ; et il vit, et il crut. (Jean 20:8)
Le miracle est un résultat de la foi, et non l’inverse.
L’écriture est un résultat de la vie.
Rester hors du monde est une sécurité ; mais, à trop rester seul•e, l’art finit par crier famine. Il tourne inlassablement autour des mêmes mots, des mêmes joies, des mêmes souffrances, il s’essouffle de ne plus vivre, de ne plus voir, de ne plus sentir. Il se meurt d’un faux équilibre, d’une paix préfabriquée. L’équilibre est chaos, il change avec les jours, se transforme avec les saisons, s’inverse avec les années. L’équilibre ce n’est pas créer un rythme et le garder, calculer le temps passé sur chaque tâche, chaque personne, chaque hobby. L’équilibre c’est accepter que parfois le corps dit non, que parfois la tête nous lâche, qu’il faut marcher sous la pluie avant d’écrire une ligne.
Un peu plus tôt je suis tombée sur cette note :
Je me suis aperçue que je ne voulais pas de ça. Mon objectif pour 2026 est de m’exiler du centre, d’explorer ce qu’il y a tout autour de moi, d’aller chercher l’écriture là où elle n’est pas. Car à trop rester sur le fil on évite et l’envol et la chute ; statique, le corps s’enfonce dans ce fil de fer qui lui scie la plante, qui couvre le sol d’une mare de sang. Le centre attire, le fil aussi. C’est un peu le propos de Spirale de Junji Ito. Mais ce n’est pas au centre que la vie se passe comme ce n’est pas au centre que l’écriture naît. Il faut avoir assez confiance en son goût pour l’écrit pour le laisser s’éloigner parfois, pour le faire naître ailleurs.
Je pensais qu’ouvrir cette newsletter aurait le même effet que mes anciens blogs : que j’écrirais sur les livres que je lis pour me consoler de ne pas écrire pour de vrai. Que je perdrais du temps à écrire autre chose que ce que je souhaite écrire : des poèmes, de la fiction, de longs romans.
Sans aucune foi en moi j’ai créé un espace où je partage mes écrits comme je ne l’ai jamais fait. Où vous me lisez, et où je façonne une écriture neuve : l’ÈBE en est la preuve. Un format rien qu’à moi, pour expérimenter ça. Les mots. Les phrases. Et parfois même, les images.
Objectif 2026 : tâcher d’apparaître à soi-même dans son apothéose.
Depuis que j’ai cessé de cadrer l’écriture, il me semble avoir trouvé une source inépuisable d’art en moi. Je n’ai plus d’objectif, j’essaie de faire moins attention à quand j’écris ou pas, je ne désespère pas, je sais que tout est là, en moi ; et s’il n’y est pas, c’est que je dois chercher autre part, là-bas, dans des contrées qu’encore je ne connais pas. Je laisse ma tête partir dans tous les sens, les projets s’accumuler, j’en pioche un pour l’écrire, je laisse les autres mijoter.
Je n’ai plus besoin de prouver que j’écris quand je me laisse écrire.
Le Funambule de Genet se termine ainsi :
Source : Les Suicidés de l’histoire.
En témoigne cet article.
Source : Neurolaunch.















Magnifique et inspirant, voir des artistes dialoguer ainsi sur leur pratique me fascine, je divague moi même ainsi sur ma propre écriture... Merci ✨
Très touchant et bien écrit, en plus ça m'a beaucoup parlé ! Merci !