[ÈBE .5] La lune ne répond pas
Certains enfants pensent que la lune les suit. Peut-être est-ce moi qui ai toujours suivi la lune.

Parler de la lune revient à parler d’écriture. Car si tout poète est un adulte resté enfant, n’ayant pas laissé mourir son imagination malgré la stérilité grise du monde actuel, alors tout poète est, comme tout enfant un peu rêveur, fasciné par la lune.
Rachilde1 l’écrivait déjà en 1947 dans Quand j’étais jeune, son autobiographie. Elle raconte qu’enfant, elle était “la prisonnière de la vie de famille, élevée si sévèrement qu’elle en est réduite à attendre les nuits de pleine lune pour pouvoir écrire à cette lumière pâle et fausse qui suffirait peut-être à troubler sa raison”. La lune, cette lumière dans le noir qui permet au poète d’écrire pendant que l’humanité dort. Chez Rachilde, la lune est un miroir inversant, celui par lequel la femme devient “homme de lettres”. Mais c’est aussi, plus largement, un symbole de féminité et de féminité sanglante, menaçante. Je vous retranscris ici, dans son intégralité, une nouvelle intitulée “La Buveuse de sang” et publiée dans Contes et nouvelles en 1900 :
I
Toute seule, toute rouge, comme ivre, cette pleine face d’une éternelle effrayée par un mystère qui n’est peut-être que l’éternel désespoir de son propre néant, la Lune roule sur un ciel immense dont l’étendue semble doublée encore de l’immense étendue de la lande.
Et déserte, et brune, maintenant, de rose qu’elle est le jour, comme frappée d’une terreur mortelle causée par son propre silence, la lande déroule sa chevelure inculte, coupée, au milieu, de la raie livide d’un sentier qui va rejoindre le ciel, tout là-bas, tout là-haut, à perte de vue.
C’est une belle nuit, paisiblement extraordinaire, où il n’y a rien qui ne soit calme et troublant.
De près, au loin : personne. Ni grand chapeau, ni toiture de maison. Personne… sinon que la Lune a l’air de quelqu’un !
Dominatrice impérieuse, ouverte en rond comme un puits d’or, aspirant tous les arômes et tous les souffles, elle avance, un peu de travers, titubant d’une énorme ivresse tranquille, elle hume des choses ou des êtres dont les multiples vies, s’étouffant, font ce silence mortel qui frappe de vertige.
Dans la bruyère, des oiseaux, réveillés à sa lueur d’incendie, demeurent immobiles, les ailes palpitantes, les yeux fixes et la contemplent avec stupeur.
Dans le sentier, les menues couleuvres des sables, regagnant leur gîte, s’arrêtent, dressent la tête, battent le sol de leur queue fine, et regardent, à leur tour fascinées, le flamboiement nouveau de cette gueule d’hydre. Des myriades d’insectes funèbres sortent, sans bruit, de leur trou, et quelques-uns, pour la mieux découvrir, ont mis des lunettes d’émeraude.
Une heure s’écoule, solennelle, où plus rien ne bouge, mais là-haut, lentement, insensiblement, la face de la Morte d’effroi s’avance de son vol muet de vampire et cherche…
… Elle cherche, car elle est comme penchée sur la lande ; elle s’incline, très saoule, désireuse de boire davantage ; elle aspire, elle hume, elle attire à sa bouche ouverte en puits d’or, tout ce qui est de l’esprit ou du sang.
Voici que là-bas, par le sentier livide, une petite forme noire arrive. C’est d’abord un insecte, une fourmi debout, une couleuvre ondulant sur sa queue ; ensuite un oiseau, marchant les aîles traînantes ; enfin, c’est une femme. Elle est toute jeune, a une figure pâle et ronde2, encadrée d’un bonnet rond, serre-tête de velours comme en ont les innocentes des hospices pauvres, des mèches blondes passent le bonnet en rayons glissants ; elle porte la jupe ronde à plis pressés autour de la taille ; ses sabots sont ronds3, à bouts camus, et ses mains, petits astres satellites, se balancent sur son tablier large : c’est une belle fille de Bretagne aux yeux clairs qui béent pour ne pas voir.
Et elle marche sans savoir où aller, titubant un peu, les jambes gourdes, lassée d’une infinie langueur. Elle regarde la Lune, et la Lune doit l’avoir vue ; sa face transparente de morte poitrinaire est devenue plus sombre, plus rouge de sang corrompu, et on devine qu’une pensée obscure enténèbre les lointains du monstre d’or.
La petite paysanne s’assied sur la bruyère, n’en pouvant plus, les seins tenaillés par des douleurs légères comme les âpres caresses de l’herbe-qui-chatouille. Il n’y a donc pas de remède à son mal ? La vieille grand’mère qui lui a dit : “Marche !” sait-elle au juste pourquoi il faut marcher ? On dormirait si bien sur la lande à cette heure où le grillon n’ose plus chanter ! On dormirait si bien… et elle s’étend, tellement fatiguée que ses yeux se ferment malgré sa volonté de les tenir ouverts, rapport aux mauvais anges…
Elle a quinze ans et elle rêve, depuis trois nuits, qu’elle mange de la terre. Elle est remplie d’un mal bizarre dont on ne peut lui dire le nom. La vieille mère-grand, idiote aux gestes vagues, tout ce qui lui reste de famille, déclare que c’est la lune qui est cause de ça, et, en dirigeant son bras du côté de l’Océan, par delà les landes désertes, elle répète :
– Oui, c’est elle qui fait partir la mer, c’est elle qui fait venir les femmes…
Comme la vieille est sourde, elle n’entend pas le rire incrédule de la petite ; elle garde rigidement son bras levé, les yeux fixes, debout devant la vitre où s’allume l’Ennemie, la Blonde Tête coupée qui cherche éternellement tout le sang répandu de son corps d’autrefois.
– Marche ! Marche ! crie la vieille. Va donc ! C’est la Lune qui est cause de tout !
Elle montre le poing, peut-être à la Lune, peut-être à la fille, et la fille, épeurée, s’en va, ne se souciant plus de rire, car l’heure des farfadets a sonné pour la lande.
… L’enfant ne peut lutter contre le bon sommeil qui la prend, elle s’endort. Cette fois, elle rêve que la Lune l’embrasse, que la Lune est une bouche de miel.
– C’est elle qui fait partir la mer, entends-tu, Marivonnec !
Quand se réveille la pauvre fille, il fait nuit noire ; et elle pleure, tout isolée dans sa honte de vierge surprise, elle pleure parce que la Lune n’éclaire plus son chemin, qu’elle se sent perdue à travers le monde, et surtout parce que personne ne l’aime.
Dolente, elle s’en retourne, petite ombre laissant des taches d’ombre sur le sentier livide ; elle s’en retourne pleurante, mais, là-haut, cachée sous le deuil du ciel, doit ricaner la Lune, la Lune, fleur de feu, qui vit du sang des femmes !…
La transmission matrilinéaire, l’adolescence de la narratrice qui devient un objet du désir masculin, ses douleurs aux seins et la réitération du rouge et du sang imposent à toute lectrice de cette nouvelle une lecture orientée par le thème de la menstruation : la lune, “buveuse de sang”, appelle à elle les femmes qui ont leurs règles… et certaines femmes de penser qu’il existe un lien essentiel entre le cycle lunaire et le cycle menstruel.
Dans un article (passionnant) intitulé “Où sont les sorcières de la Lune Rouge ? Le vernis médiéval d’un féminisme menstruel”, Nadia Pla déconstruit ce mythe en soulevant l’absence totale de sources historiques ou scientifiques dans les ouvrages théorisant un lien entre lune et menstruation. Elle identifie l’une des premières occurences de cette idée, qui “figure dans Cause et cure (Les causes et les remèdes) d’Hildegarde de Bingen (XIIe siècle). Selon elle, un mouvement naturel, aussi bien chez l’homme que chez la femme, amène le sang à s’accroître avec l’accroissement de la lune et à diminuer avec sa diminution. Un mouvement inverse est possible, mais entraîne des conséquences douloureuses”. Mais si elle postule que le mythe de la “lune rouge” liée aux règles n’existe dans aucun texte, il est intéressant de noter que la lune, à l’ouverture de la nouvelle, est bel et bien rouge. Légende du Périgord natal de Rachilde peut-être, puisque c’est de là aussi que lui vient l’obsession pour la figure du loup-garou, lequel se transforme… les nuits de pleine lune. Auteur, femme, loup-garou… tous sont liés à la lune.
Dans ce texte, Rachilde fait ce qu’ont fait les femmes avant elle : faire exister le vécu féminin et, surtout, la souffrance féminine, en inventant mythes et histoires sur les origines des menstruations. En écrivant sa version du mythe, elle encre même ces légendes orales dans l’éternité du texte, faisant lire aux femmes du XIXe siècle (et des suivants) un texte à même de mettre des mots sur une douleur trop souvent tue.
La nouvelle continue ainsi :
II
– He ! la Marivonnec ?…
– He ! le Jeanivon ?…
Et ils balancent leurs bras sans trouver autre chose. Il a bientôt dix-huit ans. Elle, porte ses quinze ans et sa robe ronde à plis pressés autour de la taille, plus fièrement, maintenant qu’elle se sent femme et jolie. Lui, a un chapeau à grands bords qui lui vient d’héritage, et ça lui fait, dessous, une toute petite tête de poupard brun qui aurait des yeux vivants.
Ils marchent, suivent le droit sentier de la lande, en écoutant le grillon. La lune se lève seulement. De l’horizon elle les regarde, blottie tout au raz des bruyères, emmoustachée de brindilles, et elle les guette comme la prunelle d’un gros chat guetterait deux souris.
– Oh, la Lune !… dit Jeanivon.
– Oui, la Lune !… fait Marivonnec.
Elle reste pensive. Il y a un secret entre elle et la Lune, mais ça ne concerne pas Jeanivon.
Ils balancent leurs bras.
Une heure s’écoule. La lune monte, monte, tel un globe d’ambre où brûlerait un cœur, telle une urne d’ambâtre pleine de cendres chaudes. Elle est moins énorme et plus pâle. Elle a des coquetteries : une écharpe de vapeurs blanches sous laquelle son teint s’adoucit jusqu’à prendre les nuances de l’hortensia. Elle monte et resplendit tout à coup, dégagée de ses vapeurs, belle comme la tête de l’épousée d’où tombe le voile.
L’hortensia, cette fleur qui change de couleur selon la nature du sol, qui devient rouge lorsqu’il est imbibé de sang… Comme elle, la lune, blanche d’abord, se teint de rouge lorsque coule le sang des femmes. De même, le voile de la mariée renvoie au drap blanc devenant rouge après la nuit de noces…
– Oui, la Lune !…. fait le Jeanivon, pensif à son tour.
– Oh, la Lune !…. fait la Marivonnec joyeuse, brusquement.
Ils restent là, au milieu du sentier, se tenant les mains, dans un silence qui les ravit, et le grillon, lui-même, respecte leur extase.
– Tu as les joues comme des roses ! risque Jeanivon attendri.
– Tu as les joues comme du soleil, répond Marivonnec, mais tu n’as pas de barbe, tu ressembles à notre curé !
Et elle ne peut pas s’empêcher de rire, elle éclate, elle se tord, elle se roule et elle entraîne Jeanivon sur les bruyères, Jeanivon qui rit aussi, bien que ce ne soit pas drôle pour lui d’être comparé à un Monsieur prêtre.
La Lune, là-haut, a l’air de grimacer le même rire forcé, du bout de deux ombres qui viennent éclore à sa surface comme deux feuilles de nénuphars à la surface d’un lac jaune.
Quand ils ont fini de rire, ils s’embrassent, muettement, bouche à bouche, s’étreignent à pleines poignes, à la bretonne, sans reprendre haleine, comme des colombes, le bec dans le bec, l’un suivant les mouvements de l’autre, et ils font onduler leurs cous gonflés de plaisir. Ainsi s’embrassent les fiancés les plus chastes ; malheureusement, ce soir la Lune a ri… et Jeanivon, d’un souple coup de reins, renverse la Marivonnec. Ah ! elle dit qu’il n’a pas l’air d’un homme, il le lui fera bien voir ?
Marivonnec, l’innocente, pousse un cri de douleur pendant que ricane toujours la Lune… la Lune, fleur de feu qui vit du sang des femmes !
Après les règles, la deuxième malédiction des femmes est le viol : le mythe sur les règles devient un mythe sur le vécu féminin et, surtout, sur leurs souffrances les plus silencieuses – et silenciées. La lune est un chat qui regarde ses proies : elle n’est pas la protectrice silencieuse des femmes victimes, elle est l’ennemie cruelle qui fait surgir les règles dans le corps des adolescentes, elle est le noir de la nuit qui permet l’impunité des hommes et la solitude des femmes. S’“il y a un secret entre elle et la lune, […qui] ne concerne pas Jeanivon”, c’est le secret de son devenir-femme, qui la rend physiquement “mûre” pour accueillir la violence des hommes. La Lune est une femme qui conduit, inlassablement, les femmes vers leur terrible destin. La Lune est une femme qui rit et, comme vous le savez à présent puisque vous avez lu ma lettre sur le Diable, le rire est en littérature le signe d’une présence diabolique.
Dans la dernière partie de la nouvelle, Rachilde raconte la troisième douleur tue des femmes :
III
Des nuages passent en galopant dans la rafale, et derrière ces noirs étalons du diable, on voit, par instant, luire la Lune, au mince croissant, qui talonne leurs croupes comme un éperon d’or. Ils sont si bas, ces nuages, qu’ils semblent pendre sur les bruyères, toujours brunes et sombres comme des plaques de sang séché. Le vent fait un bruit de draps de mort qui claquent. Tous les morts doivent se débattre, cette nuit, et pleurer, à longs torrents de larmes, leurs anciens crimes.
La Marivonnec est sortie, cependant, parce que la grand’mère lui a dit, montrant le poing au ciel :
– Va, marche, marche, c’est pour ton mal qu’il faut marcher ! –
Poussée dehors par l’idiote vieille, Marivonnec est sortie, se cachant la figure sous ses cheveux, qu’elle ne veut plus peigner.
C’est donc toujours bon pour tous les maux, de marcher ? Elle sent bien qu’on la chasse, mais elle veut croire aussi que c’est un remède, l’éternel remède ; aller droit devant soi ! Et elle va. Les nuages vont plus vite qu’elle. Ils se bousculent, ils grimpent les uns sur les autres, se cabrent, puis s’enfuient dans toutes les directions. Il ne reste plus que des flocons gris, des brins de laine, des plumes, du duvet voltigeant et au centre du champ de bataille déblayé, la Lune très mince qui paraît s’arrêter, se relever comme le bout d’une faulx brillante, au-dessus du crâne du faucheur.
Marivonnec sanglote. Elle est éreintée. Quelqu’un semble la mener par son ventre qui est si gros qu’il est toujours plus avant qu’elle sur le chemin. Voici trois jours qu’elle souffre sans oser crier. Ah ! la bruyère n’est pas douce, l’hiver ; pourtant elle voudrait bien dormir.
La Marivonnec finit par trouver un lit. C’est un creux de marécage au milieu de la lande, la pluie l’a raviné, la boue l’a ouaté, et la sorcière la bénira… qu’importe ! Marivonnec s’étend, se roule, elle rit, elle rit à se briser les dents, elle hurle, appelle les mauvais anges. Ah !… Tous les mauvais anges pour la délivrer ! et un vient qui, de son doigt pointu, lui déchire le ventre. Alors, elle est furieuse, elle est ivre de colère, elle le saisit à la gorge, il est tout petit ; mais les pires démons sont tous petits, et elle l’étrangle, sans se douter, la pauvre, qu’elle étrangle son enfant.
Elle sort de la fosse, pleine d’ordures, pleine de boue, courbée en deux, subitement devenue vieille, et elle imite la mère-grand, l’idiote ; elle montre le poing au ciel, à la Lune.
Celle-ci, victorieuse des escadrons noirs des nuages de la mort, scintille, s’allonge en flamme blanche, pure, pure, comme la lumière d’un cierge blanc. La Lune brille ; la Lune, fleur de feu qui vit du sang des femmes !…
FIN
À cause de la violence de l’homme qui surgit au IIe chapitre, tout s’est transformé : le paysage édénique est devenu cauchemar, et Marivonnec se roule dans la boue comme dans cette Faute qui n’est pas la sienne4. Comme la jeune mendiante enceinte du Vice-Consul de Duras, elle est chassée, forcée de marcher pour expier sa Faute. La superstition de la grand-mère s’est enfin transmise à la petite fille, qui comprend que cette malédiction est à présent aussi la sienne : les femmes sont condamnées à souffrir dans le silence et dans le sang.
Leur grand dam est que la lune ne répond pas… ou peut-être répond-elle, à sa manière. Si l’on s’en tient à la poétique rachildienne, la lune, spectatrice affamée de la souffrance des femmes, est aussi celle qui permet à l’adolescente Marguerite (vrai prénom de Rachilde) de se transformer en l’écrivaine Rachilde et d’écrire, entre autres… sur les violences des hommes envers les femmes. Dans des textes comme La Marquise de Sade et L’Animale, Rachilde dénonce ce que les hommes font subir aux femmes, et jouit de mettre en scène moult vengeances féminines. Si la lune ne répond pas, c’est peut-être qu’elle attend que les femmes, elles, apprennent à répondre.
Chez Christine Pawlowska, la nuit est aussi le temps de l’écriture :
J'aimais surtout ma solitude du soir, quand j'étais couchée dans ma chambre bleue, et que ma sœur s'était endormie dans son lit jumeau du mien. Alors, les yeux grands ouverts dans le noir, j'inventais des histoires insensées où je perdais toute mesure, enfin libérée des contraintes du jour. Je voyais des paysages rouges et noirs, des chevaux galopant dans le grand vent d'une plaine, des champs de roses pourpres ployées sous l'orage, des châteaux fantastiques auréolés de brume où de pâles princesses se laissaient mourir d'amour. Je m'endormais sur ces visions passionnées et le jour venait trop vite. Je n'ai jamais aimé le jour.5
Avec l’extinction des lumières et des bruits du jour, l’imagination pend vie, se déploie. Enfant, je regardais mon plafond pas fini et voyait hurler, dans les reflets de lumière de l’aluminium, des fées dont les ailes étaient invariablement coupées, arrachées, déchirées. C’est à partir de ces rêves éveillés que j’ai écrit “La nuit des fées” :
La lune appartient-elle aux fées ?
Collin de Plancy (1794-1881) est un “professionnel du livre – auteur, imprimeur, libraire, éditeur, journaliste, traducteur –, doublé d’un affairiste. Ses lectures sont éclectiques, il a toutefois un goût prononcé pour le bizarre, le merveilleux, les anecdotes extraordinaires”6 (un peu comme moi). En 1818, il publie un Dictionnaire infernal, sous-titré “répertoire universel des êtres, des livres, des faits et des choses qui tiennent aux esprits, aux démons, aux sorciers, au commerce de l’enfer…”. À l’entrée Fée, on peut lire : “Elles venaient le soir, au clair de lune, danser dans les prairies écartées”.
La lune appelle les fées comme elle appelle toutes les créatures et tous les mondes imaginaires. Dans Écarlate (1974), Pawlowska écrit :
Caligula me hantait. Je n’avais, bien sûr, pas tout saisi de la philosophie de Camus, mais j’avais compris que Caligula était mort d’avoir voulu la lune, d’avoir voulu vivre dans la vérité, mort parce que la vie et l’absolu du désir de vivre ne peuvent se regarder en face. Sur les murs de ma chambre, j’avais écrit ses paroles : Les hommes meurent et ils ne sont pas heureux. Il n’y a pas de passion profonde sans quelque cruauté. Le mensonge n’est jamais innocent. Plus personne pour moi n’aura jamais raison.
Et sur ma porte, il y avait : Si je dors, qui me donnera la lune ?
*
Était-ce à cause de la lune que moi non plus je n’avais pas ? Je ne dormais plus. Je n’étais pas malade. Le jour, je vivais une vie normale. Mais le soir venait sans le sommeil et parfois je ne me couchais même pas. J’attendais le matin, assise par terre, lisant ou écrivant, rêvant beaucoup. Et je trouvais la nuit bien courte.
Pour l’enfant comme pour l’artiste, la vérité est dans la lune, de la même manière que dans l’Antiquité, les aveugles étaient les seuls à voir véritablement le monde. La vérité n’est jamais dans la lumière : elle se terre dans les recoins sombres et les forêts solitaires, dans l’attente toujours crainte d’être découverte et répudiée. De même, ma vérité personnelle se cache, solitaire, dans la cave trop profonde de mes émotions noires – celles que je m’efforce de ne pas voir. Chaque poème, chaque écrit est une crise, l’explosion d’un seuil que je cherche, malgré moi, à conserver, clos comme il est.
J’ai tellement terré mes émotions que j’oublie qu’elles existent.
Dans le célèbre Voyage dans la lune (1902) de Georges Méliès, le réalisateur met en scène le voyage des hommes vers la lune. Je vous invite à regarder le court-métrage si vous ne l’avez jamais fait :
Tout commence avec un conflit, des hommes qui se chamaillent à l’idée d’aller sur la lune. Dans cette première scène, il est drôle de voir que les trois seules femmes restent assises, muettes et calmes face à la débâcle masculine. Pour les hommes, la lune n’est qu’une prouesse, une conquête militaire de plus, une planète dans laquelle planter leur drapeau, un corps à posséder… ça vous dit quelque chose ?
Plutôt que de céder au pouvoir d’imagination de la lune, ils s’acharnent alors à construire une fusée. Le film porte évidemment avec lui tout un propos sur l’industrialisation commencée au XIXe siècle, peut-être sans le vouloir dit-il aussi la mort du rêve quand tout devient possible. Car qui crééra des mythes sur le mystère de la lune quand ce mystère aura été élucidé ? En même temps, l’idée même de voyager sur la lune est en 1902 un rêve follement irréalisable, et le court-métrage n’est alors qu’une science-fiction, une œuvre d’imagination – œuvre d’imagination limitée tout de même à la société 1900, puisque les hommes explorent le monde, font la guerre aux “sauvages” habitants de la lune et les femmes se contentent d’agiter leurs chapeaux ou de figurer les étoiles dans le ciel : colonisation, patriarcat, tout y est. Et quand il est temps… la fusée se laisse tomber.
Le retour à la Terre est une chute, la fusée retombant jusqu’aux profondeurs de l’océan, comme pour nous dire que la terre recèle, elle aussi, de territoires inexplorés. L’on comprend très vite que le voyage n’a pas été réalisé par amour de la lune, mais par prouesse scientifique, par volonté de pouvoir dire : on y était. La lune, les pays étrangers, le corps des femmes ont ce point commun qu’ils ne sont, pour les hommes, que des objets de conquête.
Dans le Tarot de Marseille, l’arcane XVIII, “La Lune”, est représentée par deux chiens-loups hurlant à la lune et un crustacé, rappelant le lien de la lune et de l’eau (qui d’ailleurs portent la même couleur).
L’eau et la lune sont des figures de l’inconscient, d’où leur lien aux songes, aux émotions enfouies bien trop profond. De l’eau, le crustacé sortira, ou pas. Peut-être Freud aurait-il dit qu’ici le Moi et le Sur-moi se battent à l’idée de faire sortir le Ça. Mon Ça à moi ne sort que quand l’imagination prend le pas sur le Sur-moi et met temporairement fin au combat.
Comme chez Rachilde, la lune n’est pas active. Elle observe et attire vers elle les souffrances ignorées, le sang qui attend de couler. La lune est cruelle parce qu’elle appelle à elle la douleur et le crime ; la lune est soutien parce qu’elle continue d’observer, calmement, et qu’elle reste avec nous même quand nous sommes baignées de sang.
Dans Le Tarot surréaliste de Luigi Di Giammarino et Massimiliano Filadoro qui est celui que je possède, la carte de la lune est appelée “la clef des songes” :
La lune, lieu de l’écriture, témoin de la violence des hommes et, évidemment, territoire des rêves. Rien de plus naturel que de voir de nombreuses écrivaines se revendiquer de la lune, elle qui recoupe tant de données et tant de vécus, elle qui invite à contempler, interpréter, analyser les mystères plus ou moins grands de la nuit, rêves ou cauchemars, souffrances tues, joies sans espoir.
Nous avons toutes nos lunes.
Parfois, il faut savoir les laisser tomber.
Rachilde est une autrice de la fin du XIXe siècle, que je vous présente ici.
Comme la lune…
Avez-vous remarqué que tout est rond ?
Sur un sujet analogue, voir ma lettre intitulée “La femme, le ventre et la Faute”.
Pawlowska, Écarlate, 1974.
Eddy Noblet, “Le Dictionnaire infernal, par Collin de Plancy”, 2021.











J'ai vraiment adoré te lire, et découvrir toutes les œuvres auxquelles tu fais référence ! 🌜
C'est fascinant et très bien écrit !