Écrire comme Barbusse
où je vous partage une nouvelle inédite et vous propose un atelier d'écriture.
Il y a quelques temps, comme à mon habitude, je fouillais les vieux livres d’un stand de brocante lorsque je suis tombée sur ce titre : L’Enfer, d’Henri Barbusse, roman publié en 19081. Fascinée par le démoniaque et le décadent, je n’ai évidemment pas hésité avant de me procurer ce livre. Ce n’est qu’il y a quelques jours que j’ai enfin entamé la lecture de ce texte, qui commence ainsi :
L’hôtesse, Mme Lemercier, me laissa seul dans ma chambre, après m’avoir rappelé en quelques mots tous les avantages matériels et moraux de la pension de famille Lemercier.
Je m’arrêtai, debout, en face de la glace, au milieu de cette chambre où j’allais habiter quelque temps. Je regardai la chambre et me regardai moi-même.
La pièce était grise et renfermait une odeur de poussière. Je vis deux chaises dont l’une supportait ma valise, deux fauteuils aux maigres épaules et à l’étoffe grasse, une table avec un dessus de laine verte, un tapis oriental dont l’arabesque, répétée sans cesse, cherchait à attirer les regards. Mais à ce moment du soir, ce tapis avait la couleur de la terre.
Tout cela m’était inconnu ; comme je connaissais tout cela, pourtant : ce lit de faux acajou, cette table de toilette, froide, cette disposition inévitable des meubles, et ce vide entre ces quatre murs…
⁂
La chambre est usée ; il semble qu’on y soit déjà infiniment venu. Depuis la porte jusqu’à la fenêtre, le tapis laisse voir la corde : il a été piétiné, de jour en jour, par une foule. Les moulures sont, à hauteur des mains, déformées, creusées, tremblées, et le marbre de la cheminée s’est adouci aux angles. Au contact des hommes, les choses s’effacent, avec une lenteur désespérante.
Elles s’obscurcissent aussi. Peu à peu, le plafond s’est assombri comme un ciel d’orage. Sur les panneaux blanchâtres et le papier rose, les endroits les plus touchés sont devenus noirs : le battant de la porte, le tour de la serrure peinte du placard et, à droite de la fenêtre, le mur, à la place où l’on tire les cordons des rideaux. Toute une humanité est passée ici comme de la fumée. Il n’y a que la fenêtre qui soit blanche.
… Et moi ? Moi, je suis un homme comme les autres, de même que ce soir est un soir comme les autres.
Le concept du roman est simple : un homme, le narrateur, prend une chambre d’hôtel. Il s’aperçoit alors qu’un trou, situé haut dans un mur, lui permet d’observer tout ce qui se déroule dans la chambre d’à côté. Il pressent que, par là, il aura accès à la vérité humaine et passe donc jours et nuits à regarder vivre ses voisins, sans manquer d’en tirer des bouquets de vérités générales.
Henri Barbusse est un auteur de la fin du XIXe siècle. Né en 1873, il meurt d’une pneumonie en 1935, lors d’un voyage à Moscou. Journaliste et militant communiste, il se fait connaître en 1916 lorsqu’il obtient le prix Goncourt pour son livre Le Feu, récit sur son expérience de la Première guerre mondiale. Ses idées politiques imprègnent quelques pages de L’Enfer, dans lesquelles un jeune médecin explique à son mentor que les deux maladies de l’humanité sont la propriété et la patrie :
Le jeune homme s’écria :
— À l’ulcère du monde, il y a une grande cause générale. Vous l’avez nommée : c’est l’asservissement au passé, le préjugé séculaire, qui empêche de tout refaire proprement, selon la raison et la morale. L’esprit de tradition infecte l’humanité ; et le nom des deux manifestations affreuses, c’est…
Le vieillard se souleva sur sa chaise, ébauchant déjà un geste de protestation, comme s’il voulait lui signifier : « Ne le dites pas ! »
Mais le jeune homme ne pouvait pas s’empêcher de parler :
— C’est la propriété et la patrie, dit-il.
Or, alors que je me perdais dans les pages de L’Enfer, j’ai eu envie d’écrire ma propre histoire, en empruntant à Barbusse son procédé narratif. La consigne : écrire un texte dans lequel un narrateur observe, par le trou d’un mur, la chambre d’à côté. Celle-ci peut être vide, peuplée, qu’importe tant que le narrateur tire de son observation des vérités sur le monde, sur l’être humain ou sur lui-même. Avant de vous faire lire ce que j’ai écrit, je vous invite donc à participer vous-mêmes à cet exercice – et à partager votre texte dans les commentaires de cet article si cela vous chante.

La chambre sombre. Un corps se meut dans les derniers rayons du couchant. Les draps blancs sont devenus roses ; bientôt, ils seront comme tâchés de sang. Près de la fenêtre, une femme. Quelques minutes plus tôt, elle est sortie de la salle de bain, les cheveux fraîchement coupés, sa nuque à découvert. Je n’ai pas vu la transformation, pas eu accès à la métamorphose, mais son regard a changé. Il semble, lui aussi, plus léger.
Je cherche à deviner sa vie, ses allures de conformité, la peur et le rejet. Un héritage de mère en fille, ce besoin compulsif de dénuder sa nuque à chaque nuit de pleine lune. Peut-être est-ce cela qu’elle cherche, au fond de la nuit noire : la lune, grande et claire, intense et solitaire. La lune qui voit tout et qui est vue de tous, la lune ni femme ni homme, la lune époustouflée. N’existe-t-on jamais que dans un regard autre ?
N’existe-t-on jamais que dans un regard-antre ?
Son visage tourne. Elle me regarde. Son œil est clair, furieux, un relant d’agression qui lui reste du monde. Elle n’est pas seule – elle ne le sera jamais – elle n’existe qu’avec les autres. Elle a voulu vivre sans eux et en a oublié de vivre, seule.
Une flamme éclate sur son visage fermé. Elle semble écrire, son sourcil s’agite, elle sourit. Demain sa feuille sera blanche. Elle n’est ni femme ni homme, ni loup ni lune. Elle écrit quand la nuit tombe pour défaire le chant du monde. Elle cherche à immoler l’immonde.
⁂
Quelque chose sonne. Son téléphone. Je n’entends pas la voix qui parle, trop faible d’où je me tiens. La voix de la femme elle-même est douce, trop douce, feutrée. Je sens qu’elle pleure. De l’appareil semble sortir une autre voix féminine, dure celle-ci, assertive. J’imagine la relation de ces deux femmes, leurs débuts tumultueux, leurs illusions romantiques, leurs baisers passionnés. Elle est venue ici, seule, dans une chambre jaune comme si elle pressentait leur fin. Elle a trouvé le cocon avant qu’arrive la souffrance.
Elle n’écrit plus. Ses yeux fixent le ciel, comptent les étoiles. Une constellation pour remplacer son monde. Depuis quand savait-elle que tout s’écroulerait ? Depuis quand ressentait-elle les silences bruyants, les mots à peine audibles, les baisers calfeutrés ? Quand a-t-elle compris que l’amour était mort ?
⁂
Je la vois souriant, peignant ses cheveux longs. Dans une heure peut-être elle rencontre une femme. C’est elle, l’étrangère, qui tend son corps vers elle ; c’est elle qui, plus tard, le tendra à une autre.
Un soir, elles se sont dit “je t’aime”. Au fond, elles pleuraient déjà leur grand amour perdu.
⁂
La douleur en pointillés, c’est crier avant l’heure. Mais le cri sans objet engendre un accident, évènement imprévu, destruction cutanée.
⁂
Je me suis levé tôt ce matin, pour observer sa rage. Quelque chose a changé. Elle ne se prépare pas, ne s’horrifie pas des dégâts de la nuit, ne rature pas ses pages. À moitié endormie, le visage enflé par le souvenir, elle passe sa main dans ses cheveux et elle rit. Elle ne s’habille pas avant de sortir, garde son négligé, prend un livre et s’en va. La femme aperçue la veille ne reviendra pas.
⁂
Je ne sais pas quand elle est rentrée mais, à mon retour, elle était là. Allongée sur le sofa, un bras passé au-dessus de la tête, l’autre tenant son livre, les jambes en angle droit. C’est comme si elle n’existait plus, ou qu’elle vivait ailleurs. Sa respiration est différente encore, elle est plus forte, moins frêle que la veille.
Je me suis procuré le même livre qu’elle et nous lisons ensemble. J’épouse la lenteur de ses yeux, la danse de ses doigts sur le papier. Je respire avec elle. Nous cessons d’exister.
⁂
Je rêve une éternité pleine d’elle.
⁂
Elle est partie dans la nuit.
Le texte est disponible gratuitement sur Wikisource.




"Elle n’est ni femme ni homme, ni loup ni lune." Cet extrait va me rester en tête un long moment, je sens. Il roule sur la langue quand on le dit à voix haute et en même temps il a quelque chose de mi-tendre, mi-mélancolique.
J’essaierai cet exercice d’écriture à l’occasion !
Je trouve que la chambre et la vue du tableau de Hopper ressemble comme deux gouttes d’eau à chez Quentin!