La Nuit des fées, nouvelle
J'ai retiré cette nouvelle de mon recueil et j'en profite pour vous tenir au courant de l'avancée de ce projet.
Fin mars, je vous annonçais que j’avais terminé d’écrire mon recueil. Je l’ai fait imprimer et relier pour le faire lire à mes amies : deux d’entre elles m’ont depuis rendu leur version annotée, afin de me guider dans la correction de cette première version. Parmi ces retours (qui étaient très très bons, Dieu merci), une amie m’a fait remarquer que la troisième nouvelle du recueil, intitulée “La Nuit des fées”, péchait par endroits : elle sort un peu des thématiques communes aux autres nouvelles, son écriture est plus maladroite et la nouvelle donne trop peu d’informations sur l’univers dépeint. Je lui ai alors répondu qu’en effet, c’était la seule nouvelle du recueil qui m’avait donné du fil à retordre1.
Ma méthode d’écriture est la suivante : j’ai une idée que je note brièvement dans mon carnet, dans mes notes ou sur le premier bout de papier qui me tombe sous la main. Puis je laisse cette idée germer dans son coin. Je l’oublie même parfois, pour avoir une idée similaire (mais avec quelques variations !) quelques semaines ou quelques mois plus tard. Quand cette idée laissée en arrière-plan commence à prendre forme, j’y pense plus minutieusement : je m’interroge activement sur ce que je veux y mettre, ce que je veux raconter, je note les idées de scène qui me viennent quand je suis en train de marcher, de travailler, qu’importe.
Lorsque je commence à écrire, l’histoire est en réalité déjà bien formée : c’est pourquoi j’écris certaines nouvelles en une ou deux fois seulement, me corrigeant très peu et étant en grande partie satisfaite de ce que j’ai écrit lorsque je le relis plus tard.
Pour “La Nuit des fées”, le processus a été compliqué : je ne savais pas réellement quel format choisir, combien d’informations donner au lecteur, quelle structure adopter. Tout cela, pour une simple raison : je veux en faire un roman.
Je savais déjà que je voulais faire un roman à partir de cette histoire quand j’ai commencé ma nouvelle, mais j’ai pensé pouvoir en faire une version concentrée, brève. Finalement, mes difficultés d’écriture confirment l’idée que ce concept nécessite une forme longue, celle que je pense lui donner lorsque je commencerai à l’écrire : une duologie, utopie-dystopie fantastique qui reprend une histoire que je m’imaginais, enfant, avant de m’endormir.
Avant de me lancer dans l’écriture de ce roman, je souhaite d’abord terminer une deuxième version de mon recueil de nouvelles afin de l’envoyer à des maisons d’édition. J’ai commencé une autre nouvelle qui remplacera “La Nuit des fées” dans la structure du recueil, et je vous donne donc à lire cette nouvelle très imparfaite, prémice seulement d’une looongue histoire à venir.
Littérairement vôtre,
Ève
La Nuit des fées
Corps souffrant, sueurs froides, yeux gantés. Les nuits se succédaient dans l’illusion d’une déraison sans borne, lui donnaient l’impression de n’être que le fruit d’une farce macabre à laquelle seule la diurne apathie offrait une forme limitée d’accalmie. Les membres désassemblés par le vide qui, d’abord oublié, reviendrait la hanter, elle se levait, rigide, marchait d’un pas plaintif et tremblant jusqu’à la bouilloire dont le bourdonnement s’apprêtait à envahir son crâne. Verre cassé, fleurs écrasées, souvenirs éhontés de la veille commençaient à envahir son esprit lorsque le bruit infernal vint étouffer ses pensées. Pain, beurre, thé, le silence éphémère du jour pas encore levé comme un refrain lamentable, certes, mais doux de l’espoir qu’il portait. Il n’y a rien de mieux sur terre, pensa-t-elle. Rien de mieux que ces miettes de lenteur, que ce livre entamé la veille, que ce recommencement qui abolit le temps.
Après s’être brûlé la lèvre par pure précipitation, elle reposa la tasse à ses côtés et étira son regard endormi sur les objets disséminés autour d’elle. Ça avait recommencé cette nuit, après des semaines de répit et de paisibles songes ; elle reconnaissait les signes habituels du carnage et de la débâcle : liens dénoués, dentelle déchirée, paillettes dansant dans l’air, illuminées par le soleil qui traversait la fenêtre entrouverte.
Depuis trop longtemps, survie rimait avec solitude, une solitude terrible, presque plus cruelle que la nuit, presque plus terrifiante que ces nuits-là.
On lui avait chuchoté qu’un jour, elles s’étaient mises à disparaître, on ne savait pas vraiment pourquoi, peut-être qu’elles étaient parties ou peut-être qu’elles ne pouvaient plus survivre dans ce climat, qu’elles s’étaient éteintes naturellement, sans dire adieu à celles qui parvenaient encore à respirer.
Son esprit s’égarait, ressassait ces rumeurs effacées. Elle ne pouvait pas être la seule, et pourtant elle n’en avait jamais rencontré d’autres. Certains racontaient qu’elles avaient toujours été traitées comme ça, que c’est pour cette raison qu’elles étaient parties, d’autres disaient se souvenir d’un temps où elles vivaient parmi eux, sans en souffrir ni en profiter. Selon eux, c’était leur soudaine disparition, puis la lente réalisation qu’elles étaient devenues un matériau rare, qui avaient conduit à l’éclosion de ce qu’on appelait « la Force ».
Un nuage vint assombrir la vue pendant quelques secondes. Elle s’était levée pour regarder le ciel avant que la pollution ne recouvre tout ; aux alentours de midi, la ville entière serait plongée dans un brouillard gris, et ce jusqu’au soir. Mais avant le ciel, elle avait vu son reflet, remarqué avec un mélange de surprise et d’angoisse l’hématome violet qui entourait son œil, l’effleurant de ses doigts pour s’assurer de sa présence. Pourquoi sa mémoire était-elle si floue, pourquoi la nuit dernière était-elle devenue si vague ?
Son omoplate cria de douleur. À cette sensation tenace qu’on lui arrachait quelque chose, elle se souvint : des trois coups contre sa porte, du groupe d’hommes entrés dans un fracas, de ses poignets liés, de la douleur sourde dans son dos. Quelque chose manquait, quelque chose qu’elle sentait doucement palpiter.
Du bout des doigts, elle toucha ce qui ressemblait à deux pousses, deux morceaux d’hallucination : de chaque omoplate poussait une petite aile, immensément frêle. Cette sensation de fragilité dans ses mains ensommeillées lui rappela des bribes de conversations, des voix : on lui disait de fuir, que rester ici était bien trop dangereux pour elle, que la Force finirait par la trouver. Mais ça faisait bien longtemps qu’elle ne voyait plus personne, et ces voix étaient trop éloignées, trop intangibles pour se fixer véritablement dans sa conscience. Elles allaient et venaient, ne trouvant aucune attache dans sa confusion.
Dans son dos, les ailes continuaient de pousser. Elle se souvenait, maintenant : qu’elle était une fée, une des seules qui restaient dans ce monde empoussiéré, que certains en avaient après elle, que quelque chose jouait avec sa mémoire, doucement rapiécée pour n’être qu’effacée à nouveau. Elle revoyait les autres lui tourner le dos pour fuir, lui lancer un dernier regard triste, mélange de peur et de pitié. Lambeau après lambeau, tout lui revenait. Cet appartement, celui dans lequel sa mère avait vécu avant sa disparition, qu’elle avait refusé de quitter par peur de la voir disparaître à nouveau. Ces ailes, presque transparentes, lumineuses dans la lumière grise de l’après-midi, qui jadis avaient été irisées, vives. Et ces massacres menés par la brigade, ces massacres de fées qui avaient toujours lieu la nuit, parce qu’ils voyaient de loin briller les ailes neuves et restées intouchées. Une histoire de poussière rare, de minerai précieux qui rendait fous les hommes au point de les rendre aveugles au sang versé. Qui pleurerait une fée solitaire ?
Dans ces cauchemars qui la réveillaient la nuit, elle voyait, souvent, le visage de sa mère, un visage accusateur qui semblait vouloir l’emprisonner dans son regard pour qu’elle ne puisse jamais fuir. Alors elle restait, troublée par cette présence-absence qui la rassurait autant qu’elle l’effrayait.
Épuisée de sa nuit effacée et de ces réminiscences hasardeuses, elle s’endormit à nouveau, cherchant dans le sommeil un calme qu’elle n’obtenait jamais les yeux ouverts. Ses ailes avaient retrouvé leur taille normale et leur éclat de lune ; dans l’appartement éteint, elles brillaient comme deux fantômes qui suivaient partout sa trace.
Trois coups contre sa porte. Des pas sur le plancher… des masques sur leurs visages… Et ses poignets qui déjà se mettaient à brûler–
***
Corps souffrant, sueurs froides, yeux gantés. Verre cassé, fleurs écrasées, pain, beurre, thé. Il n’y a rien de mieux sur terre, pensa-t-elle. Quand la bouilloire siffla, elle ne put s’empêcher de sursauter.
Le thé brûlant réveilla une douleur oubliée au bout de sa langue. Un goût de miel, un goût de sang, quelque chose coincé entre ses dents. Du bout de ses ongles abîmés, elle parvint à l’extraire : un morceau de fil rêche et ondulé, comme échappé d’une corde tressée.
Elle restait allongée, regardant le plafond, créant des histoires avec les reflets de lumière qui s’y étalaient. Elle savait que sa mère ne reviendrait pas et cette soudaine révélation lui glaça le sang.
Ce dictaphone avait-il toujours été là, à côté de son lit ? Elle le prit et l’alluma. Des centaines d’enregistrements se chevauchaient ; elle voulut en écouter un, mais sa voix était confuse, elle semblait vouloir raconter un cauchemar, quelque chose de grave, il y avait un peu trop de pleurs dans sa gorge…
Un bruit sourd dans sa cage d’escalier détourna son attention. Comme dans un réflexe ancestral, elle porta sa main gauche dans son dos, cherchant quelque chose, elle ne savait quoi.
Son dos avait-il toujours été aussi lisse ?
***
Claquement sourd de sa porte d’entrée. Dans un état de demi-sommeil, elle vit la lumière rouge du dehors se refléter sur le mur de sa chambre. Elle toucha son dos et cria. Luttant désespérément contre le sommeil, elle attrapa le livre sur sa table de chevet et griffonna un mot.
Pourquoi se réveillait-elle aussi tard ?
Corps écrasé, sueurs froides, fleurs brûlantes, pain, verre, thé. Il y avait des paillettes dans son thé. Quelque chose de coincé dans sa gorge. Un goût de paille, un goût de sang.
Elle attendit quelques minutes que son thé refroidisse et but, silencieusement, contemplant le ciel noir qui continuait de s’assombrir. Ce matin, elle avait retrouvé son livre par terre à côté de son lit, le crayon coincé à la page 33, la page barrée d’un grand trait. Elle s’était sûrement endormie en lisant. C’était sans doute pour ça qu’elle était épuisée. Pour ça, aussi, qu’elle avait mal au dos. Il faudrait qu’elle essaie de se coucher plus tôt.
Vraiment, cette journée était morne, presque étrange. Elle avait essayé de lire mais s’était endormie, encore. Encore ? Elle n’avait pourtant aucun souvenir de s’être endormie comme ça, en pleine journée, pendant ces derniers mois ; en réalité, elle ne se souvenait pas de grand-chose : si elle essayait de se remémorer une journée en particulier, elle était toujours confrontée à une sorte de trou noir, un vide mémoriel. Souvent, convaincue qu’elle avait chez elle un journal dans lequel elle écrivait régulièrement, elle vidait ses armoires et retournait ses draps ; mais il n’y avait jamais rien, et elle continuait d’oublier. Seuls ses objets, qui parfois changeaient de place, lui rendaient des bribes de souvenirs : l’album photo sur la table basse lui rappelait qu’elle avait pensé à sa mère, les rideaux fermés lui renvoyaient l’image de son propre corps, à moitié endormi, se levant pour cacher une lumière trop forte, les tasses de thé éparpillées un peu partout confirmaient sa difficulté à se tenir éveillée.
Elle avait voulu regarder un film. Après le film, elle avait pleuré, pleuré plus fort qu’elle ne l’avait jamais fait. Elle ne savait pas vraiment pourquoi, au début. Puis elle s’était souvenue de sa mère, sa mère qu’elle n’avait pas vue depuis… des mois ? des années ? Sa mère qu’elle aimait plus que tout, qui était partie à cause de quelque chose, à cause de quelqu’un peut-être ?
Peut-être ne mangeait-elle pas assez, c’est pour ça qu’elle avait des problèmes de mémoire, qu’elle dormait tout le temps. Si sa mère n’était pas là en ce moment, il fallait qu’elle prenne soin d’elle-même. Qu’elle se sente bien quand elle rentrerait.
Elle avait essayé de se plonger dans un recueil de poèmes, mais depuis quelques minutes ses yeux restaient englués dans la même page, dans les mêmes vers :
Charmez votre exil sur la terre,
Sous d’autres cieux, par d’autres fleurs ;
Allez ! Dieu comptera vos pleurs
Au fond d’une âme solitaire :
Peut-être un jour vous reviendrez
Y cacher des douleurs nouvelles :
Mais vous aurez toujours des ailes ;
Toujours vous vous envolerez.
« Ailes ».
Bien sûr.
Quelqu’un avait pris ses ailes.
Elle avait des ailes ? Mais elle touchait son dos et n’en sentait pas. Sa peau était lisse, une peau de bébé, une peau neuve, une peau cicatrisée. Ses ailes avaient été arrachées.
Trois coups sonnèrent contre sa porte. Elle regarda lentement autour d’elle, cherchant une issue qu’elle savait d’avance ne pas être là. Ses yeux s’arrêtèrent alors sur le dictaphone posé à côté de son lit : cette fois, elle n’oublierait pas.
J’en parlais dans cette vidéo.




La nouvelle la plus réussie que tu aies partagé, merci pour ça ! Elle est vraiment bien : l'ambiance enivrante, l'histoire particulièrement intriguante, des bonnes choses déjà mises en place dans la narration... Effectivement, on a terriblement envie d'en savoir plus, ton amie a raison :)
Très bien écrit mais elle n’oublierait pas quoi?