Le fardeau, conte philosophique
À mi-chemin, Sisyphe a oublié qu'il était heureux.
Sisyphe n’est pas fort. Sisyphe est en bas d’une haute montagne avec une petite pierre noire. Sisyphe rêve de montrer sa pierre à quelqu’un, alors Sisyphe porte la pierre, puis la pousse lorsqu’elle devient lourde d’avoir amassé trop de terre. La terre ne vient pas de la montagne. La terre vient de Sisyphe qui ramasse par poignées tout ce qu’il veut pouvoir montrer.
Plus Sisyphe monte, plus sa pierre devient lourde, et moite, et noire ; plus Sisyphe devient fort ; plus Sisyphe devient dur. Sisyphe donnerait sa vie pour parvenir au sommet et montrer sa pierre noire, pourtant plus il monte, plus il appréhende l’arrivée : qui sait si là-haut, l’on s’intéressera à sa pierre, qui sait si on le verra, qui sait si on l’aimera ? Ici au moins, au plus fort de la montagne, Sisyphe est seul avec lui-même, Sisyphe est seul avec sa pierre. Le ciel qui s’approchait de lui petit à petit s’obscurcit : il ne voit plus que la pierre noire.
Alors Sisyphe pense. Le ciel existe-t-il ou n’était-il qu’une illusion ? Tout n’a-t-il pas toujours été noir, Sisyphe n’a-t-il pas rêvé ? Icare avant lui n’est-il pas mort d’avoir trop rêvé ? Pourquoi Sisyphe serait-il différent, pourquoi Sisyphe réussirait, pourquoi Sisyphe serait-il libéré ? Sa pierre noire quant à elle depuis toujours le suit, d’elle il serait soucieux de se défaire. Qu’est-il enfin sans elle et a-t-il jamais existé sans son ombre engloutissante ? Alors Sisyphe pleure.
Avec toute cette eau, cette eau tiède et salée, la pierre commence à fondre. La terre qui l’entourait redevient de la boue, la pierre noire glissante, un bout de ciel réapparaît. La pierre glisse des doigts de Sisyphe, qui malgré sa force peine à la pousser. Son ombre s’amoindrit, le soleil renaît, Sisyphe se souvient qu’il n’a jamais rêvé, que le sommet est là, seulement à quelques pas.
Sisyphe a trop pleuré.
Sisyphe a trop pleuré la pierre lui échappe le ciel est juste là le sommet à deux pas. Sisyphe voit le monde et tous ceux qui l’attendent, Sisyphe se souvient de la vie qu’il avait, celle avant de tomber, de sa pierre qu’il rêvait de pouvoir partager.
Sisyphe s’est laissé abattre par le noir.
Il tombe à la renverse, il serre sa petite pierre.
Un jour, à force d’essayer, Sisyphe sera assez fort pour pousser jusqu’en haut sa petite pierre noire. D’ici-là,
Sisyphe échouera.




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