Saint Sébastien, une icône homosexuelle ?
Comment un martyre chrétien est devenu l'une des figures centrales de l'homosexualité en art.
Merci d’avoir patienté pendant cet été où je n’ai rien publié. J’ai pu prendre le temps de préparer cette lettre, qui me tenait à cœur depuis un moment, et j’espère que son sujet vous intéressera.
PS : Cet article dépasse la longueur maximale des mails. Pour le lire en entier, cliquez ici.
Bonne lecture 💌
Qu’ont-ils de religieux ces saint Sébastien, brillants de jeunesse comme le Bacchus douloureux du christianisme1 ?
1. Un martyre chrétien
Auteur italien du XIIIe siècle, Jacques de Voragine rédige une Légende dorée (1261-1266), littéralement Legenda Sanctorum, “lectures de la vie des saints”. Il y recense les portraits de plus d’une cinquantaine de saints chrétiens, dont saint Sébastien, qu’il présente en ces mots :
Sébastien, originaire de Narbonne et citoyen de Milan, était animé d’une foi chrétienne très ardente. Mais les empereurs païens Maximien et Dioclétien avaient pour lui une telle affection qu’ils l’avaient nommé chef de la première cohorte, et l’avaient attaché à leur personne. Et lui, il ne portait la chlamyde militaire que pour pouvoir aider et consoler les chrétiens persécutés.
Après avoir prêché la foi chrétienne à de nombreuses reprises, convertissant des citoyens païens au christianisme, Sébastien est dénoncé à Dioclétien qui lui reproche d’avoir œuvré contre sa religion :
Alors Dioclétien le fit attacher à un poteau au milieu du champ de Mars, et ordonna à ses soldats de le percer de flèches. Et les soldats lui lancèrent tant de flèches qu’il fut tout couvert de pointes comme un hérisson ; après quoi, le croyant mort, ils l’abandonnèrent. Et voici que peu de jours après, saint Sébastien, debout sur l’escalier du palais, aborda les deux empereurs et leur reprocha durement le mal qu’ils faisaient aux chrétiens. Et les empereurs dirent : « N’est-ce point là Sébastien, que nous avons fait tuer à coups de flèches ? » Et Sébastien : « Le Seigneur a daigné me rappeler à la vie, afin qu’une fois encore je vienne à vous, et vous reproche le mal que vous faites aux serviteurs du Christ ! » Alors les empereurs le firent frapper de verges jusqu’à ce que mort s’ensuivît, et ils firent jeter son corps à l’égout, pour empêcher que les chrétiens ne le vénérassent comme la relique d’un martyr. Mais, dès la nuit suivante, saint Sébastien apparut à sainte Lucine, lui révéla où était son corps, et lui ordonna de l’ensevelir auprès des restes des apôtres : ce qui fut fait.
La sanctification du martyr Sébastien se fera après sa mort, comme l’explique Karim Ressouni-Demigneux dans son mémoire intitulé La Chair et la flèche. Le regard homosexuel sur saint Sébastien tel qu’il était représenté en Italie autour de 1500 :
Après sa mort, sa sainteté est établie par deux miracles, dont un est d'un type particulièrement surprenant : une femme couche avec son mari avant une fête religieuse (la consécration d'une église à saint Sébastien) et en est longuement tourmentée. Le second miracle est celui qui établit la réputation de saint Sébastien comme protecteur contre la peste. Vers 680, une terrible épidémie ravageait Pavie et Rome. Dans chacune des deux villes, la peste cessa lorsque, à la suite d'une vision, l'on érigea un autel en l'honneur de saint Sébastien dans l'église Saint-Pierre-aux-Liens de chaque cité.
Saint Sébastien est avant tout une figure de protection, représentée au Moyen Âge par un homme barbu, partiellement vêtu et criblé de flèches. Dans toutes les représentations picturales du saint, c’est la sagittation2 qui permet de l’identifier :

Du XIIIe au XVe siècle, la sagittation reste la caractéristique essentielle des images du saint, mais des variations se font voir. Si saint Sébastien ressemble, parfois, à un “hérisson” (voir ci-dessus), certains peintres mettent l’accent sur le corps nu et éphébique de celui qui était pourtant un soldat :

2. Sensualiser le corps
C’est l’allégorisation de saint Sébastien qui va mener à son érotisation progressive. Peu à peu libéré de son cadre narratif, le corps du saint criblé de flèches devient l’élément essentiel de ses représentations picturales.
Peintre italien de la haute Renaissance (1500-1530), Giovanni Antonio Bazzi (ou da Verzelli) est surnommé “Il Sodoma”, en référence à la ville de Sodome. Dans la Bible, Sodome et Gomorrhe sont détruites par Dieu car elles abritent un péché, que les commentateurs ont associé parfois à l’homosexualité : les deux villes sont ainsi devenues les emblèmes de l’homosexualité masculine (Sodome) et féminine (Gomorrhe). Giorgio Vasari explique ce surnom par le goût du peintre pour la compagnie masculine :
Il avait, en outre, un caractère gai allant jusqu’à la licence, et savait amuser son monde par des manières peu honnêtes ; comme il avait toujours autour de lui des enfants et des jeunes gens sans barbe qu’il aimait outre mesure, on lui donna le surnom de Sodoma ; et, loin de s’en fâcher, il s’en glorifiait et composait sur ce sujet des couplets et des tercets qu’il chantait en s’accompagnant sur le luth.3
Or, Il Sodoma représente en 1525 sa propre version de saint Sébastien :
Au corps tendu du martyr subissant froidement son sort s’oppose un corps lascif, solitaire, courbé, qui s’offre au regard du spectateur. Les flèches, rares, ne sont plus au centre de la représentation : c’est le corps masculin exhibé qui saute aux yeux. Si son regard expressif semble guider les yeux du spectateur vers l’ange qui couronne le martyr, la centralité et la luminosité du corps appelle à un mouvement de haut en bas, descendant tout le long du corps nu de saint Sébastien. Le martyr chrétien est devenu objet de désir.

Le goût du nu réaliste des XVe et XVIe siècles semble participer à l’érotisation progressive de saint Sébastien, qui devient aussi le prétexte d’une démonstration technique. Ainsi la prouesse de Fra Bartolomeo sera critiquée pour son effet sur les spectatrices du tableau :
souvent, il avait été critiqué comme ne sachant pas peindre le nu. Il voulut donc montrer qu’il était apte à toute partie de son art autant que n’importe qui, et fit, comme preuve, un tableau représentant saint Sébastien nu, avec un coloris semblable à celui des chairs, une douceur de figure et une beauté correspondant à celle de la personne, en un mot si bien réussi que tous les artistes s’accordèrent à le louer. On raconte que, tandis que ce tableau était exposé dans l’église les frères, ayant appris dans leurs confessionnaux que plusieurs femmes avaient été induites en tentation par la vue de la trop séduisante imitation de la nature, retirèrent le tableau de leur église4
Selon Karim Ressouni-Demigneux, cette érotisation progressive du corps sacré est due à deux éléments : l’allégorisation du saint, qui se suffit à présent à lui-même (le contexte narratif du martyre est connu et n’est plus essentiel à l’identification du saint), et l’association antique des flèches à Éros. Fils de Chaos, Éros (l’Amour) fait partie, avec Himéros (le Désir), de la suite d’Aphrodite. Il est armé d’un arc qui lui permet, en décochant une flèche, de frapper d’amour n’importe quel être – animal, humain ou même divin. Dans L’Âne d’or d’Apulée, texte narratif du Ier siècle, Éros tombe amoureux de Psyché en se blessant avec sa propre flèche :
Imprudent ! je me suis, moi, si habile archer, blessé d’une de mes flèches, j’ai fait de vous mon épouse.
Et Psyché de subir le même sort lorsqu’elle tente de découvrir l’identité de son époux mystérieux :
Au pied du lit gisaient l’arc, le carquois et les flèches, insignes du plus puissant des dieux. La curieuse Psyché ne se lasse pas de voir, de toucher, d’admirer en extase les redoutables armes de son époux. Elle tire du carquois une flèche, et, pour en essayer la trempe, elle en appuie le bout sur son pouce ; mais sa main, qui tremble en tenant le trait, imprime à la pointe une impulsion involontaire. La piqûre entame l’épiderme, et fait couler quelques gouttes d’un sang rosé. Ainsi, sans s’en douter, Psyché se rendit elle-même amoureuse de l’Amour.5
Sur l’évolution picturale de saint Sébastien, Dominique Fernandez explique dans Le Rapt de Ganymède :
la grande révolution du thème date du XVIIe siècle, c'est-à-dire du début de l'ère baroque. C'est alors, et alors seulement, qu'apparaissent des adolescents nus et pâmés, peints ou sculptés pour le pur plaisir de l'œil. On oublie que Sébastien avait été capitaine de la garde prétorienne de l'empereur Dioclétien, pour en faire un éphèbe plus porté sur la langueur que sur les armes.
Or, un siècle après Il Sodoma, Guido Reni fait de saint Sébastien le sujet d’un tableau à la sensualité peu dissimulée :
Comme chez Il Sodoma, il ne reste que deux flèches dans le corps du saint. Mais le contexte narratif a aussi complètement disparu : pas de flèches plantées dans l’arbre (lui-même à peine discernable), pas d’ange au-dessus du saint, pas de soldats aux alentours. Saint Sébastien est entièrement seul, offert dans sa chair bien vivante aux yeux des spectateurs. Son visage n’est ni souffrant ni à l’article de la mort, son pagne semble sur le point de tomber au sol, ses bras ne sont plus contorsionnés comme chez Il Sodoma. Éros a fait s’eclipser Thanatos6.
C'est autre chose, désormais, qui intéresse en lui. Le spectacle de la beauté, de la douleur et de l'extase indissolublement liées.7
3. La découverte du désir : Yukio Mishima, Confessions d’un masque (1949)
Ce tableau de Guido Reni fascine un auteur :
[Il] a bouleversé Mishima. Les bras levés au-dessus de sa tête et liés à l'arbre dégagent mieux la poitrine nue du jeune homme et le velouté des chairs : il s'offre ainsi plus pleinement à la contemplation esthétique du spectateur.8
En 1968, Yukio Mishima, écrivain japonais, se fait photographier dans une pose reproduisant celle du saint Sébastien de Reni :

En 1949, Mishima publie les Confessions d’un masque. Roman autofictionnel, puisqu’il se construit en écho à la vie de Mishima, il retrace l’adolescence de Kochan, jeune garçon japonais découvrant son homosexualité et son goût pour la violence.
Dès le premier chapitre, Kochan revient sur les images qui ont marqué son enfance :
Des visions de « princes assassinés » me poursuivaient obstinément. Qui aurait pu m’expliquer pourquoi je me complaisais à des évocations où les culottes collantes, qui révélaient les formes, portées par ces princes étaient associées avec leur mort cruelle ?9
Avant même la découverte de saint Sébastien, le narrateur se complaît dans l’association d’Éros et de Thanatos, de la beauté et de la mort. En grandissant, il explore son désir sexuel en cherchant (et en créant) des images de corps masculins ruisselant de sang ou tordus de douleur ; jusqu’au jour où, feuilletant un volume de reproduction d’œuvres d’art, il tombe sur le Saint Sébastien de Guido Reni (celui-là même qui fascinait Mishima) :
Je commençai par tourner une page vers la fin du volume. Soudain apparut, à l’angle de la page suivante, une image dont je ne pus m’empêcher de croire qu’elle était là pour moi, à m’attendre.
C’était une reproduction du Saint Sébastien de Guido Reni, qui fait partie des collections du Palazzo Rosso, à Gênes.
Le tronc noir et légèrement oblique de l’arbre servant de poteau d’exécution se détachait sur un fond de forêt sombre et de ciel crépusculaire, ténébreux et lointain, dans le style de Titien. Un jeune homme d’une beauté remarquable était attaché nu au tronc d’arbre. Ses mains croisées étaient levées très haut et les courroies qui lui liaient les poignets étaient fixées à l’arbre. Aucun autre lien n’était visible et le seul vêtement qui couvrît la nudité du jeune homme était une grossière étoffe blanche nouée lâchement autour des reins.
Je crus deviner que le tableau représentait le martyre d’un chrétien. Mais comme il était l’œuvre d’un peintre épris de beauté, appartenant à l’école éclectique issue de la Renaissance, même cette image de la mort d’un saint chrétien dégageait une forte odeur de paganisme. Le corps du jeune homme – on aurait pu le comparer à celui d’Antinoüs, le bien-aimé d’Hadrien, dont la beauté a été si souvent immortalisée par la sculpture – ne montre aucune trace des épreuves du missionnaire ou de la décrépitude qu’on trouve dans les représentations d’autres saints ; au contraire, il n’y a là rien d’autre que le printemps de la jeunesse, rien que lumière, beauté et plaisir.
Son incomparable nudité blanche rayonne sur un fond de crépuscule. Ses bras musclés, les bras d’un garde prétorien accoutumé à bander l’arc et à manier l’épée, sont levés selon un angle gracieux et ses poignets liés sont croisés juste au-dessus de sa tête. Son visage est légèrement tourné vers le ciel et ses yeux grands ouverts contemplent avec une profonde sérénité la gloire céleste. Ce n’est pas la souffrance qui erre sur sa poitrine tendue, son ventre rigide, ses hanches légèrement torses, mais une lueur d’un mélancolique plaisir, pareil à la musique. N’étaient les flèches aux traits profondément enfoncés dans son aisselle gauche et son côté droit, il ressemblerait plutôt à un athlète romain se reposant, appuyé contre un arbre sombre, dans un jardin.
Les flèches ont mordu dans la jeune chair ferme et parfumée et vont consumer son corps au plus profond, par les flammes de la souffrance et de l’extase suprêmes. Mais il n’y a ni sang répandu, ni même cette multitude de flèches qu’on voit sur d’autres représentations du martyre de saint Sébastien. Deux flèches seulement projettent leur ombre tranquille et gracieuse sur la douceur de sa peau, comme l’ombre d’un arbuste tombant sur un escalier de marbre.
Mais c’est plus tard que toutes ces interprétations et ces observations me vinrent à l’esprit.
Ce jour-là, à l’instant même où je jetai les yeux sur cette image, tout mon être se mit à trembler d’une joie païenne. Mon sang bouillonnait, mes reins se gonflaient comme sous l’effet de la colère. La partie monstrueuse de ma personne qui était prête à éclater attendait que j’en fisse usage, avec une ardeur jusqu’alors inconnue, me reprochant mon ignorance, haletante d’indignation. Mes mains, tout à fait inconsciemment, commencèrent un geste qu’on ne leur avait jamais enseigné. Je sentis un je ne sais quoi secret et radieux bondir rapidement à l’attaque, venu d’au-dedans de moi. Soudain la chose jaillit, apportant un enivrement aveuglant.
Un moment s’écoula, puis, en proie à des sentiments de profonde tristesse, je portai mes regards autour du pupitre devant lequel j’étais assis. Un érable, en face de la fenêtre, jetait alentour un reflet brillant – sur la bouteille d’encre, sur mes livres de classe et mes cahiers, sur le dictionnaire et sur l’image de saint Sébastien. Il y avait un peu partout des taches d’un blanc de nuage – sur le titre imprimé en lettres d’or d’un manuel, sur le flanc de la bouteille d’encre, sur un angle du dictionnaire. Certains objets laissaient échapper des gouttes molles, comme du plomb, d’autres luisaient d’un reflet terne, comme les yeux d’un poisson mort. Par bonheur, un mouvement réflexe de ma main pour protéger l’image avait empêché que le livre ne fût souillé.
Ce fut ma première éjaculation. Ce fut aussi le début, maladroit et nullement prémédité, de mes « mauvaises habitudes ».
(Coïncidence intéressante, Hirschfeld place les « images de saint Sébastien au premier rang des œuvres d’art qui procurent aux invertis un plaisir particulier ». Cette observation de Hirschfeld amène aisément à supposer que dans l’immense majorité des cas d’inversion, en particulier d’inversion congénitale, les pulsions inverties et sadiques sont liées ensemble de façon inextricable.)10
4. Pour une histoire de l’homosexualité : Georges Eekhoud, Escal-Vigor (1899)
Il y a environ un an, je lisais Escal-Vigor de l’auteur décadent Georges Eekhoud, qui allait devenir un de mes romans préférés de tous les temps. Lu dans une anthologie de textes réunis par Guy Ducrey, intitulée Romans fin-de-siècle (1890-1900), sur laquelle je prévoyais de faire une vidéo complète, j’ai filmé mon avis sur ce livre. Cette vidéo ayant peu de chance de finir sur YouTube, je vous la propose aujourd’hui, en exclusivité :
Le roman se termine donc (attention je spoil) par la sagittation de Guidon, le jeune amant d’Henry, comte de Kehlmark, aussi nommé “le Dykgrave” :
Landrillon lui jeta la première pierre. On lança vers le Dykgrave tout ce qui se trouvait sous la main. Des archers, venus pour conquérir le prix des tirs à la perche et au berceau, visèrent sans vergogne le si prodigue roi de leur confrérie. Une flèche l’atteignit à l’aisselle ; une autre troua la gorge de Guidon et fit gicler le sang sur le visage d’Henry. Kehlmark, sans souci de sa propre blessure, ne cessait de boire et de caresser des yeux le corps outragé de son ami. Mais percé, une seconde fois, vers le cœur, il tomba avec sa précieuse charge.
Kehlmark et Guidon meurent, enlacés, mais dans son dernier souffle Kehlmark dit à sa grande amie :
béni notre martyre qui rachèretera, affranchira, exaltera enfin toutes les amours !
La sagittation des deux hommes est un martyre païen, qui a pour vocation de libérer l’Amour de ses carcans. Car Escal-Vigor est un roman révolutionnaire, qui promeut toute une généalogie de l’homosexualité par l’histoire et la peinture ainsi qu’une liberté totale : liberté sexuelle, liberté politique, liberté humaine.
Déjà Kehlmark se décrivait comme une “victime martyrisée” par la société, “quelqu’un attaché au bûcher et brûlant à petit feu” mais “ni malade, ni coupable”, dont la vie est un “calvaire”, une “longue Passion”, et qui ne prône qu’une “religion d’amour” :
Un jour j’écrivis à un révolutionnaire illustre, à un de ces porteurs de torches, qui passent pour être en avance sur tout leur siècle et qui rêvent un monde de fraternité, de bonheur et d’amour. Je le consultai sur mon état comme s’il s’était agi de celui d’un de mes amis. L’homme de qui j’attendais la consolation, une parole rassurante, un signe de tolérance, me répondit par une lettre d’anathème et d’interdit. […] Cette excommunication majeure qui aurait dû me désespérer me rendit au sentiment de ma dignité individuelle, de mes devoirs envers ma nature. J’ai puisé la force de vivre conformément à ma confiance, à mes besoins, dans l’iniquité même qui m’était faite par l’humanité…
Pour créer cette religion d’amour, Kehlmark s’appuie sur une généalogie historique : alors qu’il conte le récit de sa vie à Blandine, le comte souligne l’omniprésence de l’homosexualité masculine dans l’histoire et dans les arts :
Des artistes, des sages, des héros, des rois, des papes, voire des dieux justifiaient et exaltaient même par leur exemple le culte de la beauté mâle. En mes rechutes de doute et de remords, pour me retremper dans ma foi et ma religion sexuelle, je relisais les brûlants sonnets de Shakespeare à William Herbert, comte de Pembroke, ceux, non moins idolâtres, de Michel-Ange au chevalier Tommaso di Cavalieri, je me fortifiai en reprenant des passages de Montaigne, de Tennyson, de Wagner, de Walt Whitman et de Carpenter ; j’évoquais les jeunes gens du banquet de Platon, les amants du bataillon sacré de Thèbes, Achille et Patrocle, Damon et Pythias, Adrien et Antinoüs, Chariton et Mélanippe, Dioclès, Cléomaque, je communiai en toutes ces généreuses passions viriles de l’Antiquité et de la Renaissance qu’on nous vante cuistreusement au collège en nous en taisant le superbe érotisme inspirateur d’art absolu, de gestes épiques et de suprêmes civismes.11
En allant contre cette “hétérosexualisation” de l’histoire, Kehlmark la réécrit, comme Eekhoud réécrira dans l’excipit le martyre de saint Sébastien pour cristalliser sa place de choix dans l’histoire picturale de l’homosexualité.
Revenant sur l’éclosion de ses premiers désirs, Kehlmark en vient même à conter une histoire illustrant ses tentations sadiques : plaisir et douleur, vie et mort, Éros et Thanatos, ces dichotomies universelles habitent l’expérience homosexuelle qui, dans une société hétérocentrée, est une expérience de la perversion et de l’interdit. Qui de mieux que saint Sébastien pour illustrer cette dualité ?
Littérairement vôtre,
Ève Antonov
Anatole France, Le Lys rouge.
Sagittation, n. f. = Mise à mort par tir à l’arc. Du latin sagittare = “percer de flèche(s)”.
Giorgio Vasari, “Giovanantonio da Verzelli, dit le Sodoma”, Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectes, trad. Charles Weiss.
Giorgio Vasari, “Fra Bartolommeo di San Marco”, Les vies des plus excellents peintres, sculpteurs, et architectes, trad. Charles Weiss.
Apulée, L’Âne d’or ou Les Métamorphoses, trad. Désiré Nisard, livre V.
Dans les représentations mythologiques antiques, Éros (l’amour, le désir) est souvent associé à Thanatos (la mort). Leur interdépendance est cristallisée, au XXe siècle, par Sigmund Freud qui y voit une dichotomie essentielle entre pulsion de vie (Éros) et pulsion de mort (Thanatos).
Dominique Fernandez, “Saint Sébastien, héros tutélaire”, Le Rapt de Ganymède.
Dominique Fernandez, “Saint Sébastien, héros tutélaire”, Le Rapt de Ganymède.
Yukio Mishima, Confession d’un masque, chap. I, trad. Renée Villoteau.
Yukio Mishima, Confession d’un masque, chap. II, trad. Renée Villoteau.
Georges Eekhoud, Escal-Vigor, dans Romans fin-de-siècle, dir. Guy Ducrey.






Quel article intéressant, merci beaucoup ! Je vais de ce pas lire Escal-Vigor.
Quel plaisir de te relire : ça valait le coup d'attendre ! Des lettres toujours très bien construites et si intéressantes ! Cet article, en plus de parler d'un sujet passionnant, a le mérite de me rappeler pourquoi (et ce grâce à ta propagande) Escal-Vigor est, à moi aussi, un de mes romans préférés !